chronique

L'homme est un loup pour la femme

Journaliste

Au "Giovanni’s Club", ce sont les hommes qui s’effeuillent, abandonnent leur carapace, et montrent leurs fragilités.

Un piano égrène les notes d’une sérénade pendant que le rideau s’ouvre. Le pianiste est nu, tout comme les cinq hommes qui déambulent éclairés par la lumière de leur smartphone, sur fond de râles d’hommes en plein orgasme. Le piano laisse la place à des rythmes de batterie pendant qu’un des hommes s’empare d’une barre de pole dance pour un numéro, parfaitement maîtrisé, exprimant une sensualité quasi féminine. Le décor démesuré évoque autant un lieu de luxure qu’un lieu de prière.

Dans ce cabaret, ce sont les hommes qui se dévoilent sur scène, exposant leur corps et leur nudité aux regards. Hors la lumière aveuglante des projecteurs, dans les coulisses du Giovanni’s Club, pendant les moments d’attente, il n’est plus nécessaire de paraître. Les hommes sortent de leur personnage, viril, et montrent leur vrai visage, ouvrent leurs âmes, partagent leurs souvenirs. Le cabaret devient groupe de parole, thérapie de groupe, clinique de désintoxication. Et quand le spectacle reprend, ils remettent masques et armures pour remonter sur scène.

Codes de la virilité

©thibault gregoire

Claudio Bernardo évoque le mythe de Don Giovanni et de son pendant réel, Casanova, pour questionner la virilité aujourd’hui. Selon le chorégraphe, ces deux libertins impies incarnent tous les travers attribués à l’homme. Séducteurs avides et insatiables, ils n’ont de cesse de multiplier les conquêtes pour affirmer leur pouvoir, leur emprise sur les femmes.

Aujourd’hui le féminisme et la "libération" de la femme sont passés par là. L’image de l’homme dans toute sa virilité est cassée et il a encore du mal à trouver sa position et continue à résister par la force et le pouvoir. "Je voulais mettre en exergue les fragilités qui aujourd’hui sont en train de basculer, explique Claudio Bernardo, et qui font que les hommes puissent vivre, montrer leurs faiblesses." L’homme a de plus en plus de difficultés à respecter les codes de la virilité et souhaite se libérer de ce joug. Alors qu’il cherche sa place, les autres genres arrivent peu à peu, parfois de manière sournoise, parfois de façon subversive, à accéder à un monde dont l’homme détient toujours la clé.

 

Séducteurs avides et insatiables, ils n’ont de cesse de multiplier les conquêtes pour affirmer leur pouvoir, leur emprise sur les femmes.

On passe de numéros en numéros sans logique de grand final, celui-ci bouclant simplement la boucle avec un retour sur le pianiste solitaire. Le chorégraphe emprunte deux extraits de l’opéra de Mozart, la sérénade d’ouverture et la scène où le Commandeur (Jérôme Varnier), sorte de robocop harnaché comme la police antiterroriste, tend la main à Don Giovanni et lui demande de se repentir, ce qu’il refuse avant d’être englouti par les flammes de l’enfer. Sauf qu’ici, le libertin refuse de lui serrer la main. Un transgenre (Mavi Veloso), la chrysalide d’un homme en mutation vers le corps d’une femme, tourne autour du Commandeur en récitant comme une prière, le couche au sol dans une image de Piéta lumineuse saisissante, avant de le débarrasser de toutes ses protections. La bête de guerre devient homme.

À côté de la musique de Mozart et la reprise de quelques chansons ("So in love", "Bohemian Rhapsody" et "La quête", toutes magistralement interprétées, chacune dans son genre), la musique originale a été confiée à Yves de Mey et Jean-Philippe Collard-Neven. La musique électronique du premier donne un ton très actuel – "il a la caractéristique de pouvoir s’adapter aux univers", souligne Claudio Bernardo – et s’allie à la subtilité de la musique acoustique contemporaine du second. "Il y a une sorte d’étirement dans sa façon de composer, ajoute le chorégraphe, le mariage est parfait, la fusion formidable."

Notons les costumes, tout en simplicité, signés Jean-Paul Lespagnard et dont certains motifs reprennent des compositions qu’un artiste plasticien réalise à partir de photos pornos des années 70-80. "Tout ce que les gens veulent voir est sur les peignoirs", sourit Claudio Bernardo.

Danse

"Giovanni’s Club"

De Claudio Bernardo, Cie As Palavras

Avec Mikael Bres, Vincent Clavaguera-Pratx, Ezra Fieremans, Rafael Gomes, Calixto Neto, Mavi Veloso, Christos Xyrafakis, Jérôme Varnier (chant lyrique) Mimbi Lubansu (l’enfant).

4/5

 

La mise en scène est grandiose et les interprètes impressionnants par leur précision et leur aptitude à se rire des frontières qui séparent les différentes disciplines (danse, chant, musique, cirque,…). Ils n’incarnent pas des personnages isolés mais les différents visages d’un même Don Giovanni. Très écrite mais toujours subtile, la chorégraphie est omniprésente comme dans la scène de lutte, le match de football au ballon d’or, ou la scène magistrale où la figure de la (future) femme portée, dans un style très hollywoodien, par les hommes devient l’image du dictateur dirigeant un troupeau de moutons.

Claudio Bernardo, chorégraphe ©DOC

Claudio Bernardo déconstruit le mythe de l’homme viril pour faire de la place aux autres genres.

 

Giovanni’s Club
Jusqu’au 26 novembre au Théâtre Varia à Bruxelles, 02 640 35 50.
Du 20 au 23/12 au Théâtre de Liège, 04 342 00 00.

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