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analyse

L'humour irrévérencieux fait-il encore recette?

Guy Bedos au Théâtre 140, à Bruxelles, à l'occasion d'une soirée en son honneur lors du 14e Brussels Film Festival, en 2016. ©Quinet Jean-Marc/Reporters/ABACA

Un an après le départ de Guy Bedos, où en est l'impertinence? Le rire reste-t-il corrosif ou s'est-il anesthésié? État des lieux.

"J'ai entendu un militant de base,
tout à l'heure, qui disait:
– J'ai toujours voté Mitterrand
les yeux fermés.
Maintenant, en plus,
je me bouche les oreilles."

Cette saillie est signée Guy Bedos. On aurait aimé la réentendre en ces temps commémoratifs dans l'Hexagone. Il nous manque tant, ce fou du roi parti pendant le premier confinement, le 28 mai 2020. Un an après, alors qu'il est distillé en profusion sur les ondes et en télé comme un déo rafraîchissant, le rire a-t-il gardé cette fragrance acide qui pique aux yeux?

Combien de fois n'entendons-nous pas "On ne peut plus rire de tout, on ne peut plus rien dire! C'était mieux avant!", suivi du tiercé gagnant des immortels effrontés: Desproges, Coluche et Bedos? La parution, fin 2020, d'"Incorrect", au Cherche midi, en rajoutait une couche pour bien tartiner la nostalgie de la vraie provocation d'antan, celle de Jean Yanne, du professeur Choron, du Petit Rapporteur, de Hara-Kiri… L'ouvrage est préfacé par le fils de Guy Bedos, Nicolas, qui imagine le monde de demain, tout à ses relents de correction:

"Un monde correct pour toutes les communautés. Un monde à la carte.
La même carte, le même menu pour le grand restaurant bienveillant du monde.
Et on va se faire chier sévère pour une poignée de pisse-froid, de paranos, de traumatisés, de 'mauvaise foi' (...)"

C'était mieux avant?

Vivons-nous l'extinction de la rébellion par le rire? Guillaume Meurice, l'insolent de "Par Jupiter" (17h-18h sur France Inter) aux micros-trottoirs malicieux et qui publie "Le Roi n'avait pas ri" chez JC Lattès (*) sur la vie de Triboulet, bouffon de François Ier, remet les pendules à leurres: "Du passé, on ne retient que ce qu'on a aimé: il y a eu bien sûr Canal+, Coluche, etc. mais il y avait en même temps La Classe sur France 3, Guy Montagné et ses blagues de comptoir, tout comme aujourd'hui il y a de l'impertinence mais de l'humour plus soft". Il est vrai que sur France Inter, vous avez un billet d'humour dans la matinale toutes les heures (6h55, 7h55 et 8h55) et celui de Charline Vanhoenacker est très souvent un tapis de bombes larguées sur l'invité qui se trouve… juste en face d'elle. De l'impertinence avec un grand I.

Autre exemple, avez-vous vu les deux "OSS 117" de Michel Hazanavicius? Celui-ci, en pastichant les films d'espionnage genre James Bond, restitue un type d'humour dominant dans les années 50, 60 à base principalement de sexisme ("L'idée est que nous travaillions ensemble d'égal à égal", lance l'espionne du Mossad à OSS 117 qui lui répond du tac sans tact: "Nous verrons cela quand il faudra porter quelque chose de lourd!") et de racisme (en Égypte, il lance: "Les ânes partout, les djellabas… S'agirait de grandir!"). C'est l'image d'Épinal de la France qui est ici brocardée à travers le personnage incarné par Jean Dujardin, fervent colonialiste, misogyne et homophobe, des dialogues d'une folle impertinence s'attaquant à la prétention et l'arrogance du Français parcourant ce monde qu'il croit dur comme fier lui appartenir. Nicolas Bedos sortira en août son "OSS 117" ("Alerte rouge en Afrique noire"), plongeant cette fois le héros dans les années 80 en Afrique de l'Est. Dans la bande-annonce, l'espion, dans un hôtel, donne un pourboire à un groom qui lui demande s'il fait cela aussi en France. Il répond alors: "En France, il y a beaucoup moins de Noirs!", et après un silence pesant, pour se rattraper, lâche: "Et c'est dommage, d'ailleurs!", avec son sourire désinvolte de coq insolent révélant une beaufitude absolue.

"Le rire est incontrôlable et c’est ça qui gêne le pouvoir qui veut le canaliser."
Guillaume Meurice
Humoriste et chroniqueur de radio français

L'irrévérence n'est donc pas morte mais comme le dit Philippe Geluck qui collabore à "Siné Mensuel" où un dessin n'est jamais publié s'il naît pas incorrect: "C'est plus difficile d'être impertinent aujourd'hui". Il prend l'exemple de l'humoriste français Philippe Caverivière, qui sévit chez Laurent Ruquier le samedi soir et qu'il apprécie énormément. "Il s'en prend plein les dents sur Twitter car il met les pieds dans le plat, et pourtant chez lui, on sent une bienveillance, une humanité, un peu comme chez Ricky Gervais (autre star du rire adulée par le père du Chat), qui fait rire en parlant des handicapés sans jamais les offenser".

Pression des réseaux sociaux

La pression des réseaux sociaux pourrait-elle rendre les humoristes plus timorés? "Personnellement je ne me retiens jamais, je n'ai pas peur des réseaux sociaux, lance effrontément Guillaume Meurice, on leur donne trop d'importance, on gonfle ce qui est le fait de quelques-uns sur Twitter. Sinon alors… si tu fais de l'humour sur les fleurs, tu vas te taper la fédération de défense des fleurs! Les seules limites que je m'impose sont en rapport avec la loi française sur la diffamation et puis avec la vie privée des gens". Geluck, lui, évite de regarder Twitter. S'il reçoit du courrier, il répond lettre après lettre et il a une parade pour éviter les pressions extérieures: "Pratiquer l'autodérision, c'est une excellente protection. Comme je me fous d'abord de ma gueule, je peux bien me foutre de celle des autres!"

À côté des réseaux sociaux, il y a aussi le pouvoir politique qui, de façon très stratégique, tente de faire bon ménage avec les humoristes. "Le rire est incontrôlable et c'est ça qui gêne le pouvoir qui veut le canaliser", explique Meurice. Récemment, Emmanuel Macron a lancé le défi aux youtubeurs humoristes Mcfly et Carlito de réaliser une vidéo pour parler du corona, ce qui fut fait. Un acte qui n'est pas sans rappeler le rapport ambigu entre un bouffon et son roi.

"L'effronterie réglementée est-elle de l'audace? (...)
Et si ma liberté cautionnait le pouvoir?,
dit Triboulet sous la plume de Meurice.
Si elle ne servait qu'à le rendre supportable? Comme si le désordre renforçait l'ordre!"

Pouvoir et contestation

"Macron veut passer pour un gars branché et cool, ajoute Meurice, comme le roi François Ier désirait se montrer magnanime, un bon roi acceptant la contestation". Lorsque la distance entre le pouvoir et ses irrévérents s'atténue, le danger croît de voir s'affadir la virulence de la critique. Dans l'Histoire, on remarque d'ailleurs que les moments où la satire se révéla la plus véhémente furent ceux où les interdits étaient les plus forts. Le dessin du roi Louis-Philippe en forme de poire reste aujourd'hui encore un moment fort de contestation du pouvoir.

La caricature du Roi Louis-Philippe en forme de poire, créée par Charles Philipon en 1831. ©rv

"Le musellement de la presse satirique témoigne du rôle historique joué par le rire contestataire dans la démocratisation de l'État", analyse Thierry Devars, maître de conférence à La Sorbonne, dans "L'Empire du rire", ce que Cavanna a traduit en ses mots:

"La liberté consiste à faire
tout ce que permet
la longueur de la chaîne".

Et lorsque les politiques s'emparent des réseaux sociaux, vous obtenez une figure d'autorité se coulant dans la coolitude mainstream, rendant encore plus délicat le travail du chroniqueur ou du caricaturiste. Une cible ayant du recul sur elle-même et riant des saillies qui devraient l'assassiner rend l'impertinent bien inoffensif.

"Lorsqu'elle est tolérée,
l'irrévérence fait-elle révérence?",
constate Triboulet.

Une période peu propice à l'insolence

Notre période pandémique n'est pas fort propice à l'insolence. Empathie et compassion étant devenus les mots les plus valorisés aujourd'hui, rire de tout, et donc de la mort, est plus difficilement acceptable (voir "Le rire medoc ad hoc" de L'Echo du 12/12/2020). Philippe Geluck avoue avoir privilégié des dessins plutôt positifs: "Je ne voulais pas ajouter de l'angoisse à la souffrance, j'ai préféré réaliser, par exemple, des dessins pour remercier le personnel soignant". Aujourd'hui, dans Siné Mensuel, il a repris du poil de la bête…

Après avoir privilégié des dessins plutôt positifs en cette période de pandémie, Philippe Geluck a repris du poil de la bête dans Siné Mensuel.

 Le rire est viscéralement cette force qui prouve que l'on est vivant. Tout enterrement qui se respecte ne s'achève-t-il pas en éclat de rire, éclat de vie? "L'humour, c'est une forme de distanciation qui permet aussi paradoxalement de se rapprocher. Bannir l'humour conduirait à ce que nous vivions tous en parallèle, en droites qui par définition ne se rencontrent jamais, plus jamais, conclut Kinapapeur dans "Mais où est passé l'humour?" Le fameux "Dictionnaire médical" de Guy Bedos, qu'il feuilletait sur scène ("Ce que tu lis, tu l'as!"), où il riait des maladies et de la mort ("Et ils n'ont rien prévu sur l'euthanasie?"), rejoué aujourd'hui avec moult allusions au virus, aurait bien soulagé nos angoisses ("Rien que d'en parler, la maladie, ça me tue!").

"Le second degré est une grille de lecture que tout le monde n'a pas."
Philippe geluck
Artiste belge, auteur du "Chat"

Ce qui tue, par contre, Nicolas Bedos, est de devoir répéter à chaque fois "que dire à table une saloperie pour rire, c'est vraiment pour rire!" À l'instar de ces guillemets réalisés à deux mains levées au niveau du visage annonçant, en fin de repas, une blague osée sur les femmes, les Noirs ou les gays, des guillemets pour dire à tous "C'est pour rire, hein!", est-ce qu'il ne faudrait pas, pour garder l'impertinence à tout prix, lancer un avertissement à nos interlocuteurs afin de lever toute ambiguïté ou retour de bâton? "Le second degré est une grille de lecture que tout le monde n'a pas", se désespère Geluck. La suggestion d'un avertissement n’est pas neuve. Guy Bedos l’a vécu à la télé en 1975 juste avant de jouer avec Sophie Daumier son fameux sketch "Voyage à Marrakech", dans une émission de Maritie et Gilbert Carpentier. La chanteuse Dani, chargée de présenter le duo comique, dit d'une voix d'hôtesse de l'air:

"Les passagers en direction de Marrakech sont informés,
et ceci afin d'éviter désormais tout malentendu,
que le texte qui va leur être présenté maintenant est d'inspiration antiraciste".

L'humour, une langue étrangère

Philippe Geluck se souvient de ce que Guy Bedos avait raconté à ce sujet: "Dans un théâtre en province, un machiniste d'origine nord-africaine vient voir Bedos en coulisses après le spectacle et lui dit 'Mais pourquoi vous nous insultez?' Bedos le prit dans ses bras et le rassura évidemment sur ses intentions". Cet incroyable moment télé prouve en tout cas que l'impertinence n'était pas non plus hier si facile à imposer. Et quelle impertinence! Le sketch commence par "Marrakech, ça nous a déçus, c'est plein d'Arabes!" Bedos et Daumier, couple à la ville comme à la scène, campent ici deux touristes français, beaufs et racistes qui, dans l'avion, balancent des clichés sur ces Arabes à qui vous prêtez votre Waterman: "Ils écrivent de droite à gauche. Votre Waterman, ils vous le rendent complètement salopé. Quand ils vous le rendent!" Arrivés au Maroc, évidemment, ils râlent: "Alors là, partout: des Arabes, des Arabes. Les porteurs, arabes. Bon ça, normal! Mais les douaniers? Arabes. Les policiers, arabes!" En fait, ces touristes voient le Maroc comme une colonie française: "Ils sont chez eux! (...) C'est la dernière fois qu'on met les pieds aux colonies!" Guy Bedos, pied-noir (français originaire d'Alger où il est né en 34 avant d'arriver à Paris en 49) dira, vu les réactions massives face à son sketch: "L'humour est une langue étrangère pour beaucoup!"

L'impertinence, si on la désire franche et intégrale, doit-elle être comme un animal sauvage au zoo, encadrée? Que faudrait-il alors écrire avant cette saillie des Monty Python qui ferait couler beaucoup de haine, lâchée telle quelle sur les réseaux sociaux:

"Souvenez-vous, la tolérance est une des grandes vertus de notre peuple, ne la gaspillons pas pour les youpins, les polaques, les métèques, les schleus et les bicots – déclaration du colonel Haloy Mac w-Winter, président du club des sectaires incorrigibles"?

Un désir irrépressible

Le futé Geluck a une tactique pour éviter l'avertissement et en même temps couper court aux critiques: réaliser LE dessin "inattaquable"!

Il cumule ici, en un seul dessin, un si grand nombre de thèmes sensibles (le mariage pour tous, le handicap, l'intégrisme, l'adoption par un couple gay, l'euthanasie, les signes religieux…) qu'il est très difficile de l'attaquer sur tel ou tel point! "Évidemment, il m'est impossible de réaliser ce type de dessin à chaque fois", sourit le dessinateur.

Le fils Bedos déclarait: "Toute ma vie, il (= mon père) m'aura enseigné les vertus de la liberté d'expression et de la correction.
Toute ma vie, je me battrai pour qu'il n'ait pas vécu pour rien.
Me dispenser de le faire m'épargnerait bien des cabales numériques à deux balles,
bien des messages d'insultes sur Twitter et Instagram.
Mais me dispenser de le faire serait, pour le coup,
une incroyable incorrection".

L'impertinence est incadrable, c'est un désir irrépressible. "Le rire est brutal, résumait Cavanna, provocateur, imprévisible, injuste, sans pitié. Il ne venge, ne punit ni ne juge. Il s'en fout!" Alors voici une fin incorrecte par Guy Bedos, évidemment, qui dans "Petites drôleries et autres méchancetés sans importance" avait écrit:
"Nicolas, retour de l'école, arrive à la maison, tout excité:
– Tu sais maman, cet après-midi, on a fait de la menuiserie!
– Ah bon? Et qu'est-ce que tu as fait toi, mon chéri?
– Une croix. Pour mettre sur la tombe de Papa".

"Comment est votre second degré?", de Calmos.

Bibliographie:

  • "Le Roi n'avait pas ri", Guillaume Meurice, éd. JC Lattès (2021).
  • "Petites drôleries et autres méchancetés sans importance", Guy Bedos, collection Point Virgule, éd. Seuil (1989).
  • "L'Empire du rire, XIXe - XXIe siècle", par Matthieu Letourneux et Alain Vaillant, CNRS éditions (2021).
  • "Le Chat déambule", Philippe Geluck, éd. Casterman (2021).
  • "L'Incorrect: parce que l'irrévérence est trop précieuse pour être laissée aux imbéciles", collectif, éd. du Cherche midi (2020).
  • "Mais où est passé l'humour?", sous la direction de Boris Cyrulnik, éd. Philippe Duval (2020).
  • "Dictionnaire amoureux de l'humour", Jean-Loup Chiflet, éd. Plon (2012).

Cinémathèque:

  • "OSS 177: Le Caire, nid d'espions" et "OSS 117: Rio ne répond plus" de Michel Hazanavicius.
  • "Comment est votre second degré?", Calmos, https://www.youtube.com/watch?v=H0fURk7ykLI

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