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L'opéra "The Time of Our Singing" ne laisse pas indemne

Dans un décor dépouillé à l’extrême, avec pour seuls accessoires un piano droit, une cohorte de tables modulables et un grand écran, le metteur en scène américain Ted Huffman va à l’essentiel.

Inspiré du roman éponyme "The Time of Our Singing" de l’Américain Richard Powers, le nouvel opéra du flamand Kris Defoort interpelle autant par sa réussite musicale et scénique que par sa dénonciation si actuelle de la haine raciale. Un choc.

Delia (Claron Mcfadden) est noire, David (Simon Bailey), un juif allemand exilé. Passant outre les préjugés raciaux tenaces dans l’Amérique d’après-guerre, unis par une même passion pour la musique, ils élèvent leurs trois enfants dans le culte absolu de toutes les musiques. Mais la quête identitaire de ces adolescents ni blancs ni noirs va transformer l’amour en fracas. Ténor d’exception, l’aîné Jonah (Levy Sekgapane) fera carrière en Europe, se désintéressant des luttes raciales. Son frère Joey (Peter Brathwaite) deviendra son pianiste-accompagnateur. Quant à Ruth (Abigaïl Abraham), la cadette rebelle, elle épousera un Black Panther avant d’ouvrir une école pour mômes de couleur.

Impossible, évidemment, de traduire en moins de trois heures l’intégralité de mille pages particulièrement denses. Mais si des pans entiers du livre ont dû être gommés, le travail d’orfèvre réalisé par le librettiste Peter Van Kraaij n’appauvrit en rien la trame dramatique de "The Time of Our Singing", l’opéra de Kris Defoort présenté en création mondiale à la Monnaie et porté par un excellent casting vocal.  

Pressé par un temps scénique comprimé, obligé de tendre à l’extrême le fil narratif, Van Kraaij parvient en effet à installer une tension croissante au sein de cette famille dont la pratique effrénée de la musique, ciment fondateur, n’empêchera pas la désintégration. Le sentiment d’oppression qui nous gagne peu à peu doit cependant moins au spectacle de ces parcours disloqués qu’à l’impuissance de ces enfants métis face à l’inoxydable hypocrisie du rêve américain inaccessible à ceux qui n’ont pas les gènes blancs de blanc.

Seuls priment la musique et le texte, qui se répondent avec intelligence, et que tout excès scénographique déforcerait par d’inutiles surcharges visuelles.

Cette violence extérieure qui perle au quotidien, mur infranchissable de préjugés sur lequel s’écrasent les émeutes raciales et les droits civiques, devient de plus en plus insupportable au fur et à mesure que la ligne du temps enchaîne les raisons de désespérer – assassinat de Martin Luther King, acquittement inique de policiers, répression meurtrière de manifestations... 

Bande-annonce de l'opéra "The Time of Our Singing"

Musiques en fusion

Dans un décor dépouillé à l’extrême, avec pour seuls accessoires un piano droit, une cohorte de tables modulables et un grand écran déroulant un demi-siècle en quelques dates clés, le metteur en scène américain Ted Huffman va à l’essentiel. Son organisation des déplacements – les personnages sont omniprésents, vivants ou morts – tient davantage du théâtre musical par sa sobriété que de l’opéra. Seuls priment la musique et le texte, qui se répondent avec intelligence, et que tout excès scénographique déforcerait par d’inutiles surcharges visuelles. Un choix trop rare pour ne pas être applaudi, d’autant que la musique de Kris Defoort, jamais gratuite, s’impose avec une fluide évidence. Ici, elle ponctue un dialogue ou souligne un air; là, elle introduit un personnage ou commente un événement.

L’universalisme musical porté par Defoort ne rend que plus cruelle et plus actuelle encore cette chronique de la haine ordinaire.

Cette célébration de la musique offre aux oreilles les plus affûtées des citations de Bach, Puccini, Schubert, Dowland et tant d’autres, mais ose aussi le mélange des genres, rap et soul y compris. Pas de quoi dérouter la fosse où l’orchestre de chambre de la Monnaie et un excellent band de quatre jazzmen – avec un sacré batteur et une part d’impro – célèbrent de concert cette partition multiforme calibrée au ciseau par le chef Kwamé Ryan.

On a compris que l’universalisme musical porté par Defoort ne rend que plus cruelle et plus actuelle encore cette chronique de la haine ordinaire, exacerbée aujourd’hui par le trumpisme et dénoncée par le mouvement Black Lives Matter. Le coproducteur américain de cet opéra a d’ailleurs quitté le projet en cours de route jugeant l’équipe artistique trop... blanche. On se gardera pourtant de réduire ce spectacle à une lecture binaire, que l’on réserverait à la seule Amérique suprémaciste et qui nous dispenserait d’un regard autocritique sur notre propre (in)capacité à accepter l’autre et sa différence. Prétendre sortir indemne de cet opéra serait mentir.

Opéra

“The Time of Our Singing”

Par Kris Defoort et Peter Van Kraaij

Metteur en scène: Ted Huffman. Direction musicale: Kwamé Ryan.

La Monnaie

Jusqu'au 26 septembre.

Note de L'Echo:

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