"La Bohème" de Puccini | Une Mimi au pinacle

©Opéra Royal de Wallonie-Liège

Première salle lyrique belge à rouvrir ses portes au public, l’Opéra Royal de Wallonie-Liège démarre la saison de son bicentenaire par une impeccable "Bohème", que transcendent le Covid et l’éblouissante Angela Gheorghiu.

Larges sourires, amples baisers qui s’envolent, vraie joie presque enfantine: à n’en pas douter, Angela Gheorghiu adore Liège. De retour sur la scène lyrique de la Principauté (en mai 2017, elle y donnait un concert de gala) pour revêtir désormais les guenilles de Mimi – l’héroïne tuberculeuse de "La Bohème" (1896) –, l’exquise et capricieuse soprano roumaine, avec qui plus d’un directeur d’opéra a eu maille à partir, aime montrer sa reconnaissance extrême pour la "standing ovation" que les spectateurs lui réservent, au terme d’une prestation sans faute.

Opéra

"La Bohème"

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De Giacomo Puccini, direction musicale Frédéric Chaslin, mise en scène Stefano Mazzonis di Pralafera, Orchestre, Chœurs et Maîtrise de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège

C’est évident, ici, tout le monde est content: la formidable diva de 55 ans, qui interprète avec une aisance sidérante les dernières heures de l’infortunée phtisique – pour l’avoir chanté (et toussé) des centaines de fois, elle connaît son calvaire sur le bout des doigts; le public liégeois, heureux d’avoir sous les yeux une artiste que les plus grandes maisons continuent de s’arracher (le Met attend Mimi Angela l’hiver prochain); et l’Opéra Royal de Wallonie-Liège (ORW), bien sûr, qui réussit un joli coup double: débuter en fanfare la saison commémorant ses deux siècles d’existence… et pouvoir rouvrir, tout bonnement.

Car ce ne fut pas une partie de plaisir, on s’en doute. Cachets revus à la baisse, feu vert des autorités qui tarde à venir, temps de travail raccourcis, répétitions masquées, testing hebdomadaire de chaque soliste. Par chance, la mise en scène, qui est une reprise de 2016, prévoyait déjà, dans sa version originale, des chœurs relégués en coulisses – où il leur est loisible de respecter les mesures de distanciation physique. Seule l’orchestration a donc été réduite, avec moins de trente musiciens dans la fosse, au lieu des soixante habituels: grâce à la direction convaincante du chef français Frédéric Chaslin (par ailleurs compositeur, pianiste et écrivain), cette diminution de l’amplitude instrumentale passe toutefois quasi inaperçue.

La vie est courte, et rude, et Puccini la rend pourtant immensément séduisante.

Un Paris sale et hivernal

Sur scène, pareil: l’espacement un peu forcé des chaises et des tables du café Momus n’enlève rien à la beauté magistrale des décors de Carlo Sala. Aux commandes, Stefano Mazzonis di Pralafera a conçu un Paris réaliste d’après-guerre, sale et hivernal, éclairé ça et là par la lumière dorée émanant des bistrots et du feu rougeoyant des braseros, où prostituées, ouvriers, militaires et marchands ambulants réchauffent estomacs vides et phalanges bleuies par le froid. De hautes façades grises se transforment, à vue, en misérables chambres sous les toits, où les artistes d’alors vivent la nuit leur pauvreté, leur insouciance, leur foisonnement intellectuel et… leurs amours. Celles du peintre Marcello (Ionut Pascu) et de la cantatrice Musetta (Maria Rey-Joly) font écho aux ardeurs du poète Rodolfo (Stefan Pop, en alternance avec Marc Laho) et de la couturière Mimi (Angela Gheorghiu/Jessica Nuccio), toujours pleines d’espérances et de rires, malgré l’indigence.

La vie est courte, et rude, et Puccini la rend pourtant immensément séduisante. Jusqu’au quatrième acte, où soudain, la fête est finie. Même pour oublier la faim, on ne danse plus le rigaudon dans la mansarde d’une mourante. Longue agonie, airs sublimes: Mimi crache une dernière fois, puis rend l’âme. En face, dans la salle, des spectateurs regroupés par bulles – un véritable casse-tête pour la billetterie, qui a dû raboter sa jauge de 1000 à 600 places –, tous portant masque sur le nez, frissonnent. En est-il, parmi eux, qui songent que dans le monde, de nos jours, leurs semblables succombent davantage aux bacilles de Koch qu’au Covid?

Bande-annonce "La Bohème" à l'ORW

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