La couronne est d'épines

La mise en scène du directeur de l’ORW est magnifiée par les décors raffinés de Gary McCann. ©Opéra Royal de Wallonie-Liège

Dans une fresque historique qui dépeint fidèlement les derniers jours du destin tragique d’Anne Boleyn, l’ORW dénonce le sort des femmes à qui rien n’est épargné…

Anne Boleyn. Épouse d’Henri VIII, le cruel, le volage. Reine d’Angleterre au printemps 1533, à 31 ans. Décapitée douze saisons plus tard, aux motifs de haute trahison, d’inceste et d’adultère. Les chroniques d’alors la disent névrotique, extravagante, vindicative, pieuse, calculatrice, spirituelle, émotive, généreuse, dispendieuse. Une petite personne étrange. D’une beauté peu conventionnelle pour son temps: elle est mince, fragile, au teint olivâtre, aux yeux et aux longs cheveux noirs… On rêverait de posséder quelques photos d’elle. Mais le XVIe siècle débutant n’a laissé que des portraits, dont un célèbre et majestueux, que l’ORW a fait reproduire sur un rideau transparent qui sépare la scène de la salle: immense et nimbé de mystère, et centré sur ce cou fabuleux paré de perles, dont on sait qu’il roulera sur le sol dans moins de trois heures…

Opéra
"Anna Bolena"

Note: 4/5

De Gaetano Donizetti, avec l’Opéra Royal de Wallonie-Liège

Jusqu’au 14 avril à l’Opéra de Liège, www.operaliege.be

Alors oui, ça commence mal. Dans l’œuvre de Donizetti (son 29e opéra, qui l’établit définitivement comme géant du belcanto), l’action, basée sur des faits authentiques, démarre sur la disgrâce d’Anne. L’appétit sexuel du sadique monarque, et son désir désespéré d’avoir un fils, l’ont poussé à culbuter dans sa couche Jane Seymour, une dame de compagnie qui deviendra sa troisième conjointe (sur six): c’est bien cette tromperie que Stefano Mazzonis de Pralafera montre crument, d’entrée de jeu et sans équivoque, dans un étroit lit d’époque.

Cadre historique précis

Magnifiée par les décors raffinés (comme éclairés aux bougies) de Gary McCann, la mise en scène du directeur de l’ORW, assez statique, s’appuie sur un respect rigoureux du cadre historique. Elle a certainement dû coûter bonbon en costumes, tous faits maison, tous pesants et absolument conformes à la mode de ces Tudor-là – la cour d’Henri VIII, vêtu d’une chamarre aux longs mancherons qui lui confèrent la carrure de Bob l’Éponge, n’étant pas celle d’Elizabeth Ire, quelques décennies plus tard.

Olga Peretyatko s’empare assez bien de ce rôle redoutable, et lui donne la classe dont la vraie Anne ne s’est jamais départie.

Fidèle aux coiffes (en gable), aux habits (saies à profusion) comme aux intérieurs du château de Windsor, cette nouvelle production l’est aussi au fond, puisqu’elle évoque assez intelligemment les doutes qui taraudèrent, 300 ans après les faits, Donizetti et son génial librettiste Felice Romani (le duo de "L’Elisir d’amore" et de "Lucrezia Borgia") sur les actes qui valurent à la reine de perdre la tête, au propre comme au figuré. "Dans le texte chanté, cette dernière se contente de dire à son frère qu’‘il va trop loin’, assure Mazzonis. Ce qui donne à penser que les créateurs de l’opéra, gênés, n’ont pas voulu prendre position sur une éventuelle liaison intrafamiliale. Je ne vais pas davantage au-delà, même si, personnellement, je la crois sans reproche." Si les spécialistes ont longtemps débattu des véritables raisons de la chute d’Anne Boleyn (infidélités avérées? Complot politique? Répugnante répudiation d’un mari incapable d’engendrer un héritier mâle?), il est admis de nos jours qu’elle était innocente de toutes les accusations portées contre elle.

À Liège, sous la baguette de Giampaolo Bisanti, et face au baryton-basse croate Marko Mimica (un Henri VIII moins impitoyable que tourmenté), c’est à Olga Peretyatko qu’incombe la tâche délicate d’incarner cette figure de femme bafouée, dont le mouvement MeToo aurait pu faire une icône. La soprano russe s’empare assez bien de ce rôle redoutable psychiquement et techniquement (ses incursions dans les aigus sont fascinantes), et lui donne la classe dont la vraie Anne ne s’est jamais départie: à l’heure de sa mort, la reine sacrifiée prononçait encore à l’intention de son royal bourreau un discours tout en éloquence et en pardon, elle qui affirmait n’avoir finalement trouvé sur le trône qu’"angoisse et horreur"… et effroyable injustice.

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