La Figure | Claire Pasquier opère l'opéra, furieusement!

Claire Pasquier à Lille, où elle vient d'emménager. ©Wouter Van Vooren

En présentant au TalenLab des Théâtres de Luxembourg deux tableaux du "Furieux", librement inspiré du premier roman de Laurent Gaudé, la metteuse en scène française réalise un rêve: monter son premier opéra participatif.

Opéra participatif

"Le Furieux"

À découvrir le 7/6/2019, à 19h30, au Théâtre des Capucins (entrée libre), dans le cadre de la 4e édition du TalentLab, dédié à l'émergence, du 29/5 au 9/6 aux Théâtres de Luxembourg.

"Ma fille s’appelle Alba", glisse cette jeune trentenaire alors que nous sommes attablés depuis une heure dans un bar bio de la place des Bienfaiteurs, à Schaerbeek, dissertant de l’avenir de l’opéra et des arts de la scène. "Alba", c’est là où tout commence pour Claire Pasquier, il y a une dizaine d’années, alors qu’elle faisait des études de scénographie aux Beaux-Arts de Milan. Un professeur, qui avait perçu sa soif d’expérimentation et de rencontre, la met en relation avec la troupe du Teatro delle Albe, de Ravenne, qui, depuis les années 90, mettait les pratiques théâtrales cul par-dessus tête avec son programme "non-scuola". "J’ai fait une scénographie pour eux alors qu’ils étaient en train de travailler sur ‘Ubu roi’ d’Alfred Jarry avec des ados napolitains qu’ils étaient allés chercher dans les lycées, se souvient-elle (lire l'article de Ouest France du 19/11/2008). Il y avait une énergie hirsute! Ils voulaient leur faire sentir à quel point c’est bon d’être en groupe. J’étais dans le bain moi aussi et ça m’a plu. Mais cette expérience dormait en moi."

Claire Pasquier s’est en effet engouffrée ensuite dans le monde de l’opéra, participant depuis 10 ans à une vingtaine de productions européennes en tant qu’assistante à la mise en scène. "Je suis devenue assistante sans rien connaître de l’opéra. Et je sais que c’est un langage qui va droit aux tripes, car je n’avais aucune clé pour le décoder. Ça m’a transportée. C’est donc possible, et je n’ai pas envie de voir ce langage se racrapoter par manque de vision et d’envie."

• Lire aussi l'entretien de Claire Pasquier à l'occasion de la présentation de l'opéra participatif "Orfeo et Majnun" au festival d'Aix-en-Provence.

Claire Pasquier lance un appel à participer au "Furieux". C'est toujours d'actualité! (lire l'encadré au bas de l'article)

Car Claire Pasquier est aux premières loges pour analyser les pratiques en vigueur dans cet art porté sur les fonts baptismaux par Monteverdi… en 1610. "C’est à la fois fascinant du point de vue artistique et archaïque dans la manière de fonctionner. Tout ce qu’on n’aimerait plus voir aujourd’hui..."

Sexiste, pyramidal, maltraitant, figé, rigide, compétitif, coincé dans l’excellence: les adjectifs volent comme des noms d’oiseau, dardant tous les métiers de l’opéra, hermétiques les uns aux autres, et plus particulièrement ces drôles de volatiles que sont les metteurs en scène et, parmi eux, "les enfants terribles de ci", "les enfants terribles de ça", qui forcent les livrets en cherchant à les revisiter plus qu’ils n’en révèlent l’essence.

"Il y a tout à réinventer dans l'opéra. On a envie de repartir à zéro en donnant un grand coup dans la fourmilière!"
Claire Pasquier
Metteuse en scène et scénographe

Et quand bien même y parviendraient-ils, comment toucher le public actuel avec le contenu de leurs récits anciens? "Les grands thèmes, comme la mort, l’amour, le deuil, la colère, continuent de nous interpeller; mais la représentation de la femme, par exemple, c’est très difficile de s’en dépatouiller. Le rapport au répertoire reste timide et rigide." Bref, rit-elle: "Il y a tout à réinventer. On a envie de repartir à zéro en donnant un grand coup dans la fourmilière!"

En novembre 2017, elle participe à un atelier de réflexion organisé à Amsterdam par Enoa, une plateforme qui soutient les jeunes créateurs du secteur, financée à hauteur de 2 millions d’euros, pour la période de 2016-2020, par le programme Creative Europe de la Commission européenne et qui fédère 13 maisons d’opéra et de théâtre musical dans 11 pays.

• Lire aussi l'entretien (en anglais) de Claire Pasquier, sur le site d'Enoa.

Elle y fait trois rencontres décisives. D’abord Anthony Heidweiller (sa vidéo à une conférence TEDx, ci-dessous), cheville ouvrière des projets participatifs du Dutch National Opera qui lui montre comment on peut mêler amateurs et professionnels, et apporter la puissance du chant là où sont les gens, dans la rue, chez le boucher, le libraire, le coiffeur…

• Lire aussi l'interview (en anglais) d'Anthony Heidwailler sur le site d'Enoa.

"The power of (classical) singing", par Anthony Heidweiller | TEDxAmsterdamED

Elle y fait aussi la connaissance des deux artistes avec lesquelles elle s’engagera dans "Le Furieux", son propre projet d’opéra participatif. Il y a la compositrice écossaise Jane Dickson, soutenue par la Monnaie qui créera son "Are the waves" en 2018, et la mezzo-soprano française Sarah Thery qui, non contente de chanter dans les prisons (L’Echo du 28/4/18), a appris à faire chanter et composer des non-musiciens, à un niveau semi-professionnel, à l’Académie du Festival d’Aix-en-Provence.

Pas de hiérarchie

Que se disent-elles toutes les trois? "Qu’il faut penser la chose de façon globale, reprend Claire Pasquier, et partir du projet pour en déterminer les besoins." C’est très fluide, témoigne Sarah Thery: "Ce qui me plaît, c’est qu’il n’y a plus la hiérarchie habituelle entre le metteur en scène, le compositeur et les performeurs. On brainstorme sur le même plan, chacun à partir du médium avec lequel il est à l’aise. On parle tous de la même chose, mais chacun d’un point de vue différent et complémentaire. C’est très chouette, très naturel!"

"En se libérant de nos rôles, on est en train de créer un terrain fertile pour la co-création. Au lieu de partir de la musique ou du livret, l’idée, c’est de faire tout en même temps", précise Claire Pasquier qui met au point avec Sarah Thery, Jane Dickson, le scénographe Bastien Poncelet et un bureau de graphisme lillois, un outil qui soit le réceptacle de ce work in progress – "une ‘partition augmentée’ qui comprendra des infos sur la musique, la dramaturgie, l’espace, des liens vers des articles de presse, des recherches ou des romans. Bref, un objet qui soit un scénario très découpé de ce qui va se passer au plateau avec une recherche graphique qui le rende très lisible et accessible à une autre équipe artistique qui voudrait s'en saisir et même à des non-musiciens."

"Ce qui me plaît, c’est qu’il n’y a plus la hiérarchie habituelle entre le metteur en scène, le compositeur et les performeurs. On brainstorme sur le même plan, chacun à partir du médium avec lequel il est à l’aise."
Sarah Thery
Mezzo-soprano et coach

Car ils seront 25 participants, de tous âges et de tous horizons (lire l’appel à candidature ci-dessous), à rejoindre la petite troupe, venant avec leur vécu pour revisiter de conserve le premier roman de Laurent Gaudé, "Onysos le furieux", paru chez Actes Sud en 2000. "Dans ‘Le Furieux’, on s’inspire librement, par la voix et le corps, de ce monologue à l’écriture foisonnante et de la vie de Dionysos, ce mal aimé des dieux et des hommes, cet Autre radical, dont on suit le voyage depuis les sociétés primitives jusqu’à New York. C’est une allégorie de l’humanité, avec tous ses états d’âme, et où chacun peut se retrouver."

À Luxembourg, ce 7 juin, on ne verra que deux des huit tableaux que comporte "Le Furieux" – un chant d’amour, entonné par Sarah Thery, bientôt noyée dans l’unisson du chœur des amateurs, et une "symphonie de grille-pain" qui doit achever l’œuvre si… elle séduit un producteur et un bailleur de fonds.

Mais avec l’énergie et l’aplomb qui la caractérisent, Claire Pasquier rêve déjà de la création, en juillet 2020, au Festival de Montepulciano.

Pas si loin d’Alba.

 

>"Le Furieux" à découvrir le 7/6/2019, à 19h30, au Théâtre des Capucins (entrée libre), dans le cadre de la 4e édition du TalentLab, dédié à l'émergence, du 29/5 au 9/6 aux Théâtres de Luxembourg.

Participez!

"Que vous ayez une expérience scénique ou pas, que vous soyez musiciens ou pas, vous êtes les bienvenus pour créer cet opéra avec nous. Avec des personnes de tous âges et de tous horizons. Avec vos corps, vos voix, vos envies, vos idées et vos histoires."

Il manque donc des participants pour présenter "Le Furieux": à bon entendeur!

Les répétitions auront lieu au Grand Théâtre de Luxembourg: samedi 1/6 (10h-13h), dimanche 2/6 (10h-15h), lundi 3/6 (18h-20h), mardi 4/6 (17h30-19h30), mercredi 5/6 (16: 30-18: 30), jeudi 6/6 (17h30-19: 30) et vendredi 7/6 (générale, l’après-midi, et présentation publique à 19h30). Contact: lefurieux@lilo.org

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