"La Gioconda", à La Monnaie, un fatal carnaval à Venise

Sous le masque de carnaval à la Stephen King, l’anonymat libère des interdits et catalyse toutes les pulsions. ©Baus

De très belles voix, un chœur et un orchestre parfaits, une scénographie sombre mais bien huilée par Olivier Py: la nouvelle production de "La Gioconda" célèbre le mélo nihiliste de Ponchielli avec force. Mais où est l’émotion?

C’est l’un de ces grands mélos à l’italienne, noir de noir, avec des femmes victimes et des mâles dominants. On y crie souvent, on y gémit beaucoup, et on y meurt, évidemment. Mais c’est aussi un spectacle rare à la scène parce que difficile à monter: il exige six solistes de haut vol, mobilise 80 choristes et impose une scénographie délicate dans la Venise du XVIIe siècle. La production de "La Gioconda", le seul grand succès d’Amilcare Ponchielli (1876), que La Monnaie a confiée au metteur en scène Olivier Py, était donc des plus attendues, comme en témoigne déjà le box-office.

Opéra
"La Gioconda"

Note : 4/5

  • D’Amilcare Ponchielli.
  • Olivier Py, mise en scène.
  • Paolo Carignani, direction musicale.

Jusqu’au 12/2 à La Monnaie, à Bruxelles.

Le dramaturge français et son décorateur attitré Pierre-André Weyts ont fait le choix d’une scénographie sans référence visuelle à la Sérénissime, si ce n’est un plateau de scène recouvert de quelques centimètres d’eau. Cela vaut de jolies éclaboussures, notamment dans la célèbre "Danse des heures" (popularisée par Disney dans "Fantasia"…) dont l’esthétisme aquatique se double d’une métaphore lagunaire. En gommant tout décor temporel au bénéfice d’une structure habilement conçue, aux tons sombres et aux ambiances froides, le tandem Py-Weyts opte pour une radicalité qui transforme le Palais des Doges en une enfilade de parkings souterrains.

Bien que cette esthétique "à la Py" ne surprenne plus guère, le piège fonctionne et capte l’œil au point de redonner une étonnante vigueur à une pièce d’un autre siècle. N’en déplaise à Victor Hugo, dont le drame féministe "Angelo, tyran de Padoue" a inspiré l’excellent librettiste Boito, cette chanteuse des rues (La Gioconda) qui sauve sa rivale (Laura) et son amant (Enzo) avant de se suicider a pris quelques rides. On se contentera, pour actualiser le propos, de la volonté assassine du mari cocu (Alviste), jamais passée de mode. Pas davantage hélas que la domination masculine, dont le livret se fait satire assumée, attribuant à l’infâme Barnaba les hormones d’un mâle alpha pervers et manipulateur.

Connaissant le pessimisme de Py à l’égard du genre humain en quête d’une vaine transcendance, il lui suffisait de forcer le trait.

Connaissant le pessimisme de Py à l’égard du genre humain en quête d’une vaine transcendance, il lui suffisait de forcer le trait. À la Venise de Ponchielli, creuset d’un sombre drame romantique, il substitue une cité souterraine encore plus glauque, qui catalyse les pulsions et libère des interdits sous l’anonymat des masques. D’un masque qui – métaphore, toujours – prend la forme d’un clown aux yeux pervers, lequel pimente les scènes de sa présence sardonique.

On n’échappe pas pour autant aux codes du moment – costumes "Men in black", barbouzes porte-flingue, lumières crues, chouïa de nudité et simulacres sexuels. Cela dit, la simili-copulation, devenue la marque de fabrique d’un certain opéra, n’affecte plus grand monde, et certainement pas ici tant l’engagement des chanteurs dans une partition redoutable relègue les agitations libidineuses des figurants au plan de l’inutile surtitrage en 3D.

"La Gioconda" d'Olivier Py, à La Monnaie | Teaser

Un sacré Barnaba

Car diable que tout cela est, dans l’ensemble, bien chanté par des voix dont les plus belles affichent une authentique éloquence verdienne. Et si aucune des deux distributions ne peut prétendre à la conjugaison parfaite – nous avons vu les deux –, chacune peut revendiquer ses grands moments. Dans le rôle de la pure Gioconda, condamnée à de sacrées acrobaties vocales, on ne présente plus la soprano française Béatrice Uria-Monzon, hiératique et désespérée, mais on découvre aussi avec plaisir l’étonnante et charnelle Chinoise Hui Hé. Coup de cœur également pour la Laura de la mezzo espagnole Silvia Tro Santafé, l’Enzo naïf du ténor italien Stefano La Colla et l’excellente Cieca, la mère aveugle, campée par la Chinoise Ning Liang à la rare tessiture de contralto. Très belle prestation aussi de la basse française Jean Teitgen, dont les graves profonds imposent la princière autorité.

Quant à l’infâme Barnaba, il est le mieux servi, campé avec la même férocité par le très acéré baryton texan Scott Hendricks, un vrai bad boy, que par le plus arrondi mais pas moins odieux Franco Vassallo.

Dans la fosse, la difficile mission de défendre une musique romantique en diable, qui se voudrait verdienne mais n’en a que l’écume, est assumée haut la main, qu’il a fort précise, par un Paolo Carignani génétiquement programmé pour un tel répertoire. Ruptures de ton, séquences contrastées, tutti aux crescendos fracassants, accompagnement subtil des duos ou lyrisme des grands airs: rien n’y manque.

Non, rien, ou presque… ce petit supplément d’âme qui évacue la farce au profit du drame, et ne confond pas habile séduction avec sincère émotion. On ne s’ennuie pas un moment. Mais on aurait bien voulu pleurer un peu.

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