Publicité

"La Lune est en Amazonie", une fable entre imagination sociale et recherche poétique

Par la magie des hologrammes, des murailles d’arbres ont transformé la scène du théâtre en un morceau d’Amazonie. ©Javier Hernandez

Au Théâtre National, "La Lune est en Amazonie" dénonce la violence idéologique et écologique de la déforestation. Une fable poétique et sibylline, mais salutaire.

Ici, tout est kaki, moussu, émeraude, turquoise: par la magie des hologrammes, des murailles d’arbres ceints par des immensités liquides (marécages, lacs, mangroves) ont transformé la scène du théâtre en un morceau d’Amazonie. De gauche à droite, ça bruisse et ça tangue. Un palmier marcheur, au curieux système racinaire, se déplace de cour à jardin. Fusent aussi, ça et là, de longues flèches aux empennages rouge sang.

Prédateur solitaire à l’affût, un jaguar bondit. Son pelage jaune tacheté, marqué de rosettes de camouflage, ses petites oreilles rondes et sa bonne tête de chat trapu absolvent la force exceptionnelle de ses mâchoires – et sa très inhabituelle technique de mise à mort: le plus gros félin sauvage des Amériques, dont les canines percent la carapace des tortues, mord ses proies dans leur crâne…

L’isolement lié au covid donne lieu à une réflexion poético-politique: comment modifie-t-il désormais notre regard sur ces communautés coupées du reste du monde et tellement vulnérables?

Bienvenue dans la dense et pluviale forêt tropicale de Colombie. Bienvenue au royaume des guérilleros, braconniers, contrebandiers, missionnaires, chercheurs d’or et trafiquants de peaux. Bienvenue à cette comédienne qui s’approche à petits pas des écrans verdâtres et pailletés et raconte, en espagnol (surtitré), en un long monologue comme un rêve éveillé, le mal qui ronge cette Terre si belle, et qui progressivement disparaît, en raison de son exploitation outrancière. "En venant d’un autre monde, les autres te prennent le tien", conclut-elle. Et bienvenue aux spectateurs de cette performance étrange qui, même s’ils n’y comprendront pas tout, n’auront qu’à se laisser bercer par ses images hallucinées…

Réflexion poético-politique

Mars 2020. Le Mapa Teatro, laboratoire dédié à la création interdisciplinaire installé depuis 1986 à Bogota (mais créé deux ans plus tôt à Paris par la fratrie d’artistes helvético-colombiens Heidi, Elizabeth et Rolf Abderhalden) œuvre à sa nouvelle production, vouée aux groupes humains volontairement isolés, depuis plus d’un siècle, dans la jungle amazonienne.

Le Mapa Teatro mêle si intimement documentation, archives et inventions qu’il devient difficile de dépêtrer le vrai du faux.

Mais la pandémie n’épargne pas la Colombie, imposant un confinement strict et conduisant la compagnie à interrompre le travail en cours, pour en réorienter le propos. Devenu entretemps une expérience humaine planétaire, l’isolement lié au covid donne lieu à une réflexion poético-politique: comment modifie-t-il désormais notre regard sur ces communautés coupées du reste du monde et tellement vulnérables, et sur le risque permanent d’extinction qui les menace?

Autant le signaler d’entrée de jeu: "La Lune est en Amazonie", spectacle aussi touffu que la canopée, ne répond pas directement à la question. Habitué à la mise en scène d’enjeux locaux ou universels via diverses opérations de "pensée-montage", le Mapa Teatro mêle si intimement documentation, archives et inventions qu’il devient difficile de dépêtrer le vrai du faux.

Ethnofiction

S’appuyant sur d’incertaines preuves de l’existence d’un peuple indigène invisible, dont la survie dépend d’un retranchement complet de la civilisation occidentale, le collectif crée une "ethnofiction" basée, entre autres, sur les souvenirs d’un "guaquero" (pilleur de tombes) qui, par ses raids répétés sur des sites archéologiques, toujours à la recherche de trésors négociables, s’approche dangereusement de quelques-uns de ces individus reclus.

On retiendra deux vérités qu’il sera forcément bon de méditer, une fois le rideau tombé: l’isolement et la solitude rendent fous et l’Amazonie se meurt.

S’ensuit une longue séquence filmée où le vieil homme, qui semble devenu un orfèvre passablement fada, bricole (bidouille?) des écrous dorés en petites statuettes assez affreuses. Et une autre, encore plus nébuleuse, qui donnerait son titre à la pièce, puisqu’il y est affirmé qu’Armstrong, Aldrin et Collins, les trois astronautes qui foulèrent le sol lunaire en 1969, auraient bénéficié des conseils d’un coach chaman, afin de les former à la survie en milieu hostile, au cas où la navette spatiale Apollo devait malencontreusement atterrir en zone très inhospitalière…

L'Amazonie se meurt

Mais la beauté intrinsèque des projections 3D de cette performance, sa musique tantôt endiablée sous les pas de trois danseurs déguisés en monstre, en travesti et en clown, tantôt nostalgique, via le chant d’un émule d’Henri Salvador, rachètent beaucoup de cette confusion. Et l’on retiendra deux vérités qu’il sera forcément bon de méditer, une fois le rideau tombé: l’isolement et la solitude rendent fous – nous l’avons tous constaté, depuis nos retraites forcées. Et l’Amazonie se meurt: le climatiseur de la planète, qui est aussi notre plus important réservoir de diversité biologique, a déjà perdu 17% de sa surface boisée, à cause des abattages frénétiques. La poursuite de sa destruction engendrera d’incommensurables conséquences environnementales et humaines, non seulement pour les quelque 200 groupes indigènes qui la peuplent encore, mais pour l’ensemble de la vie sur Terre. Au rythme du carnage, l’Amazonie n’existera plus en 2050. C’est bien ça le message…

Théâtre

"La Lune est en Amazonie"

Dramaturgie et mise en scène: Heidi Abderhalden, Rolf Abderhalden, Aljosha Belgrish

Avec Heidi Abderhalden, Agnes Brekke, Andrés Castañeda, Julián Díaz, Santiago Sepúlveda

Théâtre National

Du 2 au 4 décembre

Note de L'Echo:

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés