chronique

La machine à broyer les valeurs

"L’absence de guerre" / De David Hare, mise en scène d’Olivier Boudon / Avec Didier de Neck, Lise Wittamer, Lucas Meister, Guillaume Alexandre, Renaud Garnier Fourniguet, Sophie Maillard, Laurent Staudt et Anne-Marie Loop.

C’est un peu "sonné" que l’on sort d’une représentation de "L’Absence de guerre". Cette pièce résonne familièrement à nos oreilles; il y est question de politique, d’élections, de luttes de partis, de prises et de pertes de pouvoir, de vaines paroles dissimulant une vraie ferveur, et inversement… Plongée dans les coulisses d’une campagne électorale.

La trame se déroule en Grande-Bretagne. Le parti travailliste est dirigé par un homme charismatique, aux valeurs socialistes ancrées au plus profond du cœur. Georges Jones est un rassembleur qui est parvenu à réunifier un parti moribond et divisé. Passionné de théâtre, le leader se révèle aussi un brin naïf, souvent maladroit et trop spontané. Pour contrer ses débordements, en pleine campagne électorale contre le parti conservateur, il s’est entouré de personnes de confiance qui s’efforcent de l’amener au sommet… quitte à faire quelques concessions sur les valeurs prônées. La bataille se livre sur la scène médiatique, mais la lutte la plus intense se déroule dans les bureaux du parti, entre ses membres, en proie à de nombreux questionnements, aux prises avec de plus nombreuses contradictions encore, mais prêts à tout pour placer leur leader, en tête des sondages, puis du scrutin final. Mais qu’en est-il des valeurs les plus sincères lorsqu’elles sont exposées à la machine à broyer électorale?

La nécessité électorale

©rv

Olivier Boudon met ici en scène un texte du Britannique David Hare qui, en 1992, dans une volonté de créer une fiction à la manière d’un documentaire, s’était incrusté plusieurs mois aux côtés de Neil Kinnock, leader du Parti Travailliste, lors de sa campagne pour les législatives. Donné gagnant, Kinnock perdra de façon inattendue. Hare en a conçu un drame shakespearien à la hauteur de son personnage principal, colosse aux pieds d’argile qui ne parvient pas à faire passer au peuple tout le bien qu’il lui veut.

Dans "L’Absence de guerre", la guerre est partout, à tous les niveaux. Personnelle et interpersonnelle. La guerre vise aussi un ennemi invisible et multiple, cette économie qu’on craint comme la peste, que plus personne ne comprend, ne contrôle… et qu’on dissimule soigneusement derrière quelques écrans de fumée (la sécurité, la santé, l’éducation…). Voici l’histoire d’un homme politique qui joue à Houdini… et ne retrouve plus la clé des menottes qui le lient à ces tours de passe-passe.

Cette pièce haletante et bavarde évoque une structure quasi cinématographique, rythmée (malgré 20 minutes de longueur) qui attire le spectateur dans ses filets jusqu’à ce que celui-ci se prenne lui-même pour un membre de l’équipe, à ressentir colère, joie et déception. On a vécu en deux heures quelques semaines d’une campagne électorale intense. On est sur les rotules, c’est normal… Et si on avait pu, on aurait voté pour Jones. Mélanie Noiret

Jusqu’au 29 octobre au Théâtre Océan Nord à Bruxelles, oceannord.org, 02 216 75 55.

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