La relève du théâtre flamand vient d'ailleurs

Kate Mcintosh. ©(c)danny willems

Qui pour succéder à Fabre, Lauwers, Decorte ou De Keersmaeker? Une jeune génération de performeurs engagés, solidaires, urbains et multiculturels, répond-on au KVS et au Kaaitheater, qui fête ses 40 ans cette semaine.

On rencontre Guy Gypens à quelques jours du 40e anniversaire du Kaaitheater qu’il dirige depuis dix ans et qui n’était au départ qu’un simple festival. "À l’époque, les artistes émergents – les ‘Tachtigers’ Anne Teresa De Keersmaeker, Jan Lauwers, Jan Fabre… – s’opposaient aux institutions. Le système de production était très classique et la Flandre, en retard sur l’étranger. Le festival a été créé pour montrer à Bruxelles ce qui se faisait ailleurs."

Michiel Vandevelde. ©(c)danny willems

À partir de 1987, celui-ci s’élargit avec une programmation à l’année dans différentes salles à Bruxelles, le Kaai n’ayant à l’époque pas de lieu fixe. On y retrouve des artistes flamands qui se veulent indépendants, sur le modèle hollandais, à l’opposé du système institutionnalisé français. "Tous développeront des structures de production à la mesure de leurs besoins artistiques. Quand Bernard Foccroulle propose à Anne Teresa De Keersmaeker de devenir compagnie de la Monnaie, elle conserve sa propre structure", souligne encore Gypens. Cette indépendance farouche s’accompagne pour les artistes d’alors, issus des domaines variés des arts plastiques, de la danse voire de la sociologie, d’un profond bouleversement des formes.

"Cette génération connaît les Anciens, mais s’en est affranchie."
Michael De Cock
directeur du Théâtre Royal Flamand

Le fond plus que la forme

Qu’en est-il aujourd’hui? "Les jeunes qui sortent des écoles (de théâtre) sont plus politisés. Ils ont une conscience du monde dans lequel ils s’inscrivent et inscrivent leur art; ce sont des activistes. Leurs aînés étaient en plein post-modernisme: à l’époque, l’engagement n’était pas clairement exprimé même si les ‘tachtigers’ qui ont duré ont su s’adapter (on soulignera ‘The Blind Poet’ de Lauwers, panorama de la diversité de nos sociétés, NDLR). Aujourd’hui, il faut agir concrètement sur une société déconstruite idéologiquement et économiquement. Les artistes sont plus solidaires entre eux: ce qu’ils prônent sur scène doit passer dans leur comportement." Ces derniers viennent par exemple de signer une charte dans laquelle ils s’engagent à refuser des contrats sous-payés.

Benjamin Vandewalle. ©(c)danny willems

Deuxième différence majeure: l’origine des artistes. Parler de "théâtre flamand" n’a presque plus de sens: c’est un art international. "Bruxelles est un hotspot de la création: sa densité de production artistique est cinq fois plus importante qu’il y a vingt ans, reprend Gypens. Les artistes rangés hier dans notre catégorie ‘internationale’ se sont installés à Bruxelles, où ils créent."

Reflet de cette diversité: des six artistes en résidence au Kaai, Kate McIntosh, Vera Tussing, Christophe Meierhans, Michiel Vandevelde, Radouan Mriziga et Benjamin Vandewalle, seuls Vandewalle et Vandevelde sont belges. Les autres sont néo-zélandais, allemands, suisses, marocains…

Le lien à la ville

Dernière caractéristique: le lien fort de ces artistes à la ville. "Ils souhaitent s’ouvrir à des publics différents et sortent des théâtres, emmenant le spectateur dans l’espace public pour le questionner." Avec un boom de la forme performative…

Vera Tussing. ©Danny Willems

Si le bouleversement formel n’est pas le moteur principal de la création actuelle, sa quête du fond le pousse à se réinventer. Une réalité à l’œuvre dans "Malcolm X", créé la saison dernière au KVS. Un coup de poing théâtral. Sur scène, des rappeurs, slameurs, danseurs et musiciens convoquent la diversité de Bruxelles et du monde.

D’une façon plus personnelle, Sachli Gholamalizad propose, également au KVS, "A reason to talk", une exploration documentaire sur le passé d’immigration dans sa famille, entre l’Iran, d’où elle est originaire, et la Belgique où grandissent ses enfants.

Fikry El Azzouz. ©(c) Danny Willems

"La nouvelle génération est multiculturelle. Elle veut créer dans un contexte urbain. Elle est en recherche de nouvelles formes, souligne Michael De Cock, directeur du Théâtre Royal Flamand. Et pour ce faire, elle doit se libérer des Anciens. Cette génération connaît les grands maîtres mais s’en est affranchie. Elle n’est plus impressionnée par eux."

Se libérer du joug des aînés et se réinventer dans le monde: un processus qui a un petit goût de déjà-vu. L’individualisme en moins, la conscience politique en sus.

Le festival anniversaire du Kaaitheater, "Kaai 40", du 3 au 6/10. www.kaaitheater.be

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