La valse à mille temps

©Alice Piemme

Théâtre | Coline Struyf signe une expérience théâtrale épatante, d’après Richard McGuire, et qui se poursuit au Théâtre de Liège.

En 2016, Richard McGuire recevait le Fauve d’or à Angoulême pour son roman graphique intitulé "Ici", publié chez Gallimard, dans lequel il campe l’histoire d’un lieu de vie – un salon parmi tant d’autres – dont il explore le passé, le présent et le futur, télescopant les destins de tous ceux qui y ont vécu et s’y croiseront encore, avant de sombrer dans l’oubli. Un exploit scénaristique à forte concentration émotionnelle, dont la dramaturge Coline Struyf est parvenue à rendre toute la densité – et l’éblouissement esthétique – en portant le livre à la scène.

On retient l’image de ces nourrissons qui se succèdent et se télescopent dans la fugacité d’un éternel présent recommencé et à venir. Splendide!

Créé sur Mars, à Mons, le 9 octobre dernier, le spectacle a tourné du Jean Vilar au Varia en passant par le Théâtre de Namur. Cette première tournée se termine par quatre dates à Liège (du 12 au 15 mars): une occasion à ne pas manquer pour aller à la rencontre de cet objet scénique hors du commun, ahurissant d’intelligence et d’inventivité.

Rien ne se passe et tout se passe: la pièce s’ouvre par la date du jour, l’heure exacte du début du spectacle. Un homme entre dans le salon et s’empare d’un carton posé au sol – l’ultime étape d’un déménagement. Puis tout bascule, on remonte le temps jusqu’à l’année précédente mais sans changer de lieu, jamais: une femme parle au téléphone, annonce l’hospitalisation de son père.

Ensuite les ellipses se succèdent en un festival de scènes courtes, des années 1970 à aujourd’hui, et l’on comprend peu à peu que ce qui se joue là n’est autre que la vie d’une famille, d’une fratrie, de l’enfance à la perte du père. L’enterrement s’organise, le partage des biens a lieu, la maison se vide et les cinq enfants, à nouveau réunis, en referment la porte une toute dernière fois, avant que d’autres occupants, plus tard, ne prennent possession des lieux.

À cinq comédiens, tous les rôles sont distribués: Marie Lecomte, Nicolas Buysse, Pierre Gervais, Thomas Dubot et Emilie Maquest incarnent ces enfants qui grandissent (ou rajeunissent, selon les transitions temporelles exploitées) mais aussi leurs parents vieillissants et une kyrielle de personnages qui ont habité ou habiteront ce lieu de vie, des dinosaures à une possible montée des eaux apocalyptique, de 800.000 avant Jésus-Christ à 2314. Cette forme narrative éclatée a déjà été exploitée (sur un temps plus ramassé) par d’autres auteurs dramatiques – citons, parmi tant d’autres, "Spam" de l’Argentin Rafael Spregelburd au Théâtre de Liège en 2017, ou "Warda" du Québécois Sébastien Harrisson, au Rideau, en 2016.

Rien de très spectaculaire là-dedans? Et bien si, et c’est là toute la magie du théâtre, couplée à l’immense talent de scénariste de Richard McGuire, avant que Coline Struyf ne s’empare de son œuvre avec un talent aussi fou! En ce lieu où toutes les émotions humaines sont concentrées, du rire aux larmes, des discordes aux effusions de joie, on retient l’image de ces nourrissons qui se succèdent et se télescopent, dans la fugacité d’un éternel présent recommencé et à venir. Splendide!

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