Le boom du cirque

CIRQUE Circa Tsuica ©Berthe Pommery

Audacieux, jeune, créatif, le cirque contemporain séduit public, amateurs et… pouvoirs publics (qui investissent!).

Ça ressemble à un mystère. Comme celui du jongleur que l’on voit introduire une 4e, une 5e, une 6e balle et de plus en plus haut. On reste bouche bée, en se demandant comment il fait. Pour le cirque, c’est pareil. On voit des projets faire irruption comme des balles, sans vraiment voir comment ils sont entrés dans la danse, mais ils composent une scène foisonnante et fascinante. Point de mystère pourtant. L’art du jongleur comme le boom du cirque sont le fruit de longues années de travail.

Des muscles

Trois grands projets sont emblématiques de la vitalité du cirque aujourd’hui et de l’attrait qu’il exerce auprès des pouvoirs publics. À Bruxelles, la commune de Koekelberg a ainsi cherché à attirer sur ses terres le Centre de création des arts du cirque Espace Catastrophe. Une (belle) histoire, née du hasard et d’un coup de cœur. Lors des fêtes de la Communauté française, le bourgmestre découvre le cirque contemporain proposé par l’Espace Catastrophe. "Je suis séduit et charmé. En sympathisant avec les directeurs, j’apprends qu’ils ont un souci d’occupation de leurs bâtiments à Saint-Gilles. Or moi je me dis que ça serait une belle originalité pour ma commune", raconte Philippe Pivin, bourgmestre de Koekelberg. On est en 2007 et, pendant quelques années, "on se renifle" comme le dit Catherine Magis, directrice de l’Espace Catastrophe. "Les directeurs ont une sensibilité artistique qui n’a pas forcément un effet miroir dans l’administration communale, donc forcément il faut se découvrir, s’apprivoiser", renchérit Philippe Pivin.

CIRQUE Circa Tsuica ©Berthe Pommery

C’est finalement en étant placé comme chantier phare du contrat de quartier "Koekelberg historique" que le projet d’un tout nouveau centre de création circassienne peut voir le jour. Et quel projet! Six millions d’euros pour des infrastructures flambant neuves, à la pointe de la technologie et de la sécurité. "Un outil exceptionnel et unique en Belgique", se réjouit le codirecteur Benoît Litt. Le bureau d’architectes a été sélectionné, le permis d’urbanisme sera déposé dans quelques jours, la construction commencera début 2016, la prise de possession des lieux est prévue pour fin 2017.

Quittons la ville pour la verte campagne de la province liégeoise. À Marchin aussi le bourgmestre mise sur le cirque pour vitaliser sa commune. Il y a peu, ArcelorMittal a fermé deux lignes de production sur trois. Pour une commune de 5.000 habitants, le coup est dur. Mais, planté sur le plateau de Grand-Marchin, à 600 mètres d’altitude, un chapiteau rouge fait un pied de nez (de clown, bien sûr) au déclin industriel de la région. En dix petites années, Latitude 50 s’est imposé comme le centre de création, en Wallonie, des arts du cirque. Apprécié des artistes, sa réputation dépasse largement la Belgique. Et les demandes de résidences atteignent le double des capacités actuelles. Depuis le début, la commune soutient le projet. Aujourd’hui, plus que jamais. Car Latitude 50 veut prendre son essor: augmenter ses capacités, professionnaliser ses infrastructures avec un chapiteau "en dur", rapatrier l’école de cirque actuellement à 3 km. Bref, reconfigurer l’ensemble du site.

Avoir un pôle, un centre ou une école de cirque dans sa commune, c’est y introduire l’excellence sans exclure la population.

Un projet estimé à 7 millions d’euros. Les pouvoirs locaux y croient. Le développement du pôle cirque a été retenu comme l’un des cinq projets structurants de l’arrondissement Huy-Waremme. Ce qui lui vaut l’engagement de Liège Europe Métropole à hauteur d’un million d’euros. Un bon signal dans la besace avant de prendre son bâton de pèlerin. "On espère savoir pour septembre prochain où on va au niveau financier et donc pouvoir lancer l’appel à projets auprès des architectes", indique Olivier Minet, directeur de Latitude 50. "On a une belle carte à jouer, dit le bourgmestre Eric Lomba. La ruralité peut être moderne, à l’avant-garde. Et sa reconversion économique peut passer par la culture. Parfois, on me dit qu’on ferait mieux de mettre l’argent de la commune pour boucher les nids de poule. Je réponds qu’avec les 35.000 euros par an qu’on donne à Latitude 50, on a créé 5 emplois directs, plus toute l’activité indirecte!" Pour montrer encore son attachement au développement de "son" pôle cirque, la commune vient d’ailleurs de faire passer à 50.000 euros son subside annuel.

Revenons à la capitale, où l’École supérieure des arts du cirque (l’Esac pour les intimes) va, elle aussi, passer de l’autre côté du canal. Elle va quitter Auderghem pour gagner Anderlecht et le campus Ceria. Sur invitation de la Cocof. Au niveau territorial, c’est encore un symbole fort. C’est l’excellence – l’Esac est l’une des rares écoles de cirque dans le monde qui offrent une formation diplômante – qui vient dans une commune qui n’est pas la plus favorisée. Elle va y investir, pour la rentrée 2017, la chaufferie, un bâtiment existant dont la hauteur convient aux disciplines circassiennes. La surface ne suffisant pas, une seconde salle vouée aux entraînements et aux représentations va être construite. Au total, ce sont 3,5 millions d’euros qui sont investis.

De la séduction

Ces trois grands projets montrent à quel point le cirque contemporain est en pleine ébullition, tout occupé qu’il est à se construire un avenir radieux. Fini le bricolage, les infrastructures deviennent des outils professionnels. Et cela parce que ces baladins, voltigeurs et autres rois de la facétie athlétique ont séduit les réputés austères décisionnaires. Étrange? Pas tant que ça…

Espace Catastrophe cirque - Femmes de Cirque ©Espace Catastrophe

Rappelons que le cirque dit contemporain ce n’est pas dompteurs de lion et clowns pouet pouet. Mais un spectacle où le défi physique est mis au service d’une histoire, d’un univers, d’une poésie. On y cherche le beau, la pratique est artistique. On parle d’ailleurs aussi de "cirque de création". Bref, il est vivant, innovant et véhicule une image jeune, audacieuse, créative. Une jeunesse porteuse d’avenir, et ça fait du bien, surtout dans les coins où l’élan de vitalité en a pris un coup dans l’aile.

Le cirque, c’est aussi le nid de la mixité: des artistes de tous horizons, qui pratiquent toutes sortes de disciplines, les présentant ici ou là, de villages en capitales, à un public de grands et de petits. Le cirque, c’est la liberté, la convivialité, le travail acharné. C’est l’autre, aussi, car sans l’autre on ne peut quasi rien faire sur la piste. C’est la confiance, surtout. En soi et en l’autre. Le cirque, c’est la proximité. Il se fait à quelques centimètres des gens, dans la rue, dans le village, sous le chapiteau. Et pousser la porte d’un chapiteau, c’est bien moins impressionnant que de pousser la porte d’un théâtre.

Avoir un pôle, un centre ou une école de cirque dans sa commune, c’est donc y introduire l’excellence sans exclure la population. Mille ponts sont possibles via les représentations, bien sûr, mais aussi les animations, les stages et les cours (si prisés ces dernières années), les activités scolaires, les besoins en menuiserie, horeca, kiné, diététique, logistique. Et même la recherche: à Marchin, Latitude 50 compte s’associer avec l’Esac et des universités ou écoles techniques pour faire de la recherche autour de l’agrès circassien.

Pour une commune, c’est se faire un nom, se créer une image de marque, c’est doper l’attractivité de son territoire. C’est drainer du tourisme grâce aux représentations et aux festivals, c’est voir les médias venir, ainsi que les programmateurs belges et étrangers, c’est créer une dynamique économique et même un peu d’emplois. C’est amener la culture dans des zones qui n’en sont pas toujours riches. C’est ramener la fierté dans le cœur des habitants quand ils voient qu’on parle, en bien, de leur commune. Ou quand ils voient au JT des artistes qui sont passés par chez eux.

Du tempo

S’ils sont révélateurs, ces trois grands projets ne sont pas les seuls signes de la vitalité du secteur du cirque. Le nombre de festivals est aussi frappant: on en compte une bonne vingtaine rien qu’en Wallonie et à Bruxelles. Et ils ont lieu toute l’année, même s’ils se concentrent de juillet à décembre. Les écoles amateurs ont aussi le vent en poupe. Elles sont 46 en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Si on prend celle de Marchin, le nombre d’élèves a plus que décuplé depuis son ouverture en 2001. Ils sont aujourd’hui 450 à la fréquenter chaque semaine. Le nombre de compagnies est lui aussi florissant, la moitié d’entre elles ont d’ailleurs moins de 10 ans. Et "les propositions artistiques au sein du secteur dans son ensemble vont croissant", indique le rapport d’activités 2013 du Conseil des Arts forains, du Cirque et de la Rue en FWB. Le foisonnement et le dynamisme des arts du cirque et de la rue est tel qu’il a conduit l’Observatoire des Politiques culturelles a en dresser un (excellent) portrait socio-économique (1).

Mais pourquoi tout ça maintenant? Parce que ces quinze dernières années, le secteur a été structuré. En 1999, le cirque est reconnu comme secteur professionnel des arts de la scène. En 2000, la Communauté française lui alloue pour la première fois un budget. De 369.000 euros il atteint 1,28 million en 2014. L’année clef, c’est 2003, quand un décret organise les procédures de reconnaissance et de subventionnement du secteur. Comme un trapéziste sécurisé par son accrochage, le cirque, balisé et financé, s’envole. Et il n’en est qu’au décollage car avec les investissements dans les infrastructures, la mise en place d’un cursus d’humanités-cirque (voir ci-contre), il ne fait que se professionnaliser encore et encore. Objectif firmament pour la piste aux étoiles.

Cécile Berthaud

(1) "Portrait socio-économique du secteur des arts du cirque, des arts forains et des arts de la rue en Fédération Wallonie-Bruxelles", d’Anne-Rose Gillard, in Politiques culturelles – Études, n°4, nov. 2014. Consultable sur www.opc.cfwb.be.

Fanfare cycliste

Ça commence par un grand apéro avec à boire et à manger (dont des crêpes réchauffées sur un spot tourné vers le haut), artistes et public se mélangent sur la piste. Peu à peu les spectateurs gagnent leur place laissant la piste aux artistes qui commencent par inviter quelques personnes pour un pas de danse. Puis trois trompettes déboulent sur un vélo. La bicyclette enchaîne les tours de pistes et les musiciens continuent à jouer dans des positions improbables. Trois vélos se suivent et les musiciens se partagent les instruments d’un vélo à l’autre. Un vélo tourne avec une grosse caisse, des spectateurs frappent l’instrument lorsqu’il passe à leur hauteur donnant ainsi le rythme aux musiciens. Ils sont trois, l’un sur l’autre, sur une bicyclette. Mais ce n’est qu’un amuse-bouche puisque très vite ils sont six sur le vélo.

Les numéros s’enchaînent sans temps mort. La musique est omniprésente. Même lorsqu’ils ne jouent pas, les musiciens sont tapis en embuscade dans les gradins prêts à dégainer trombone, basson ou trompette. Voire de faire de la musique avec un vélo. Et lorsque deux jeunes femmes découvrent leur poitrine, on peut y lire chez chacune d’entre elles deux lettres qui composent une syllabe du mot "vélo", mais qui, inversées, peuvent aussi composer un mot anglais. L’ambiance est à la fête et tous les visages – des spectateurs comme des artistes – s’illuminent d’un sourire tout au long du spectacle.

Circa Tsuica est une formation musicale qui fait du cirque. Depuis dix ans, la troupe française composée de 11 musiciens acrobates, trois techniciens, une nounou et une institutrice, sillonne les routes d’Europe avec son chapiteau. Dans "Maintenant ou jamais", ils ont choisi de faire du vélo. "C’est la première fois que nous faisons du vélo collectivement, explique Mathieu Despoisse. C’est un agrès qui nous correspond: populaire, proche des gens, accessible, écolo." Et la troupe s’emploie à casser la distance avec le public qui est appelé à participer.

Et tout se termine par un grand apéro…

Didier Béclard

"Maintenant ou jamais" par Circa Tsuica. Les 2, 3 et 4 avril à 20h30 à Latitude 50 à Marchin. Tout public à partir de 6 ans. 085 41 37 18 www.latitude50.be

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés