Le cirque passe à l’heure politique

"The Show" avec Leila Koeckenberger, Jef Stevens et Aliénor H. (de gauche à droite). ©Kenneth Rawlinson

Assez ri. Lavé de toutes paillettes, le cirque contemporain veut parler d’un monde qui perd la tête. Des sujets politiques? Et comment. Au Théâtre de la Vie notamment, "The Show" secouera notre apathie face au totalitarisme en Corée du Nord.

Cirque et politique: si le cocktail est inattendu, il est surtout explosif. Habitué à toutes les prises de risque, les artistes du cirque contemporain n’ont décidément peur de rien – et surtout pas des sujets qui fâchent et qui tâchent. Vous attendiez du rêve? L’heure est certainement au réveil, avec des spectacles prêts à en découdre avec le réel.

Au Théâtre de la Vie, à Bruxelles, Anna Nilsson et la Compagnie Petri Dish mettent la dernière main à «The Show». Cette création au nom faussement pailleté entend interroger l’étrange apathie qui nous saisit face aux souffrances lointaines – et notamment le totalitarisme en Corée du Nord. Dans les studios de l’Espace Catastrophe, comme on le lira ci-dessous, c’est l’européocentrisme qu’entend dénoncer la redoutable équipe latino-américaine de Majo Cázares / Naga Collective, en plein laboratoire pour «Kaleidoscopio» (lire l'encadré, ci-dessous).

"The Show"

Voir aussi le reportage de la RTBF ("Tout le Baz'Art")

Les artistes, éminemment soucieux des temps présents, seraient-ils en train de faire rimer cirque et engagement politique? «Pour moi, c’est une évidence», tranche Catherine Magis, directrice artistique de l’Espace Catastrophe, qui soutient passionnément les deux projets. «Les circassiens sont des têtes chercheuses, ce sont des globe-trotteurs qui ramènent leurs observations des quatre coins du monde. Cela n’a pas changé depuis des siècles. Et aujourd’hui, ils sont curieux des nouvelles technologies, des nouveaux modes d’expression. Ils empoignent des sujets qui les touchent de près et les abordent avec leurs outils personnels.»

Le geste qui fait mouche

Dans les coulisses de «The Show», ça chante, ça danse et ça parle! La scène est d’un blanc immaculé, coloré par des projections vidéo et habité par trois interprètes hors normes: Adèle H., une comédienne que l’on croirait contorsionniste, Leila Koeckenberger, une circassienne qui dégringole magiquement d’une longue bâche transparente, et Jef Stevens, un vétéran de 73 ans capable de porter ses collègues en colonne. Même si la parole compte, c’est le geste qui est au centre du propos.

«Avec ‘The Show’, je souhaite interroger par quel étrange phénomène nous fermons si facilement les yeux sur la douleur qui nous entoure – en Corée du Nord ou à deux pas de chez nous.»
Anna Nilson
Metteuse en scène

«Je pense que le cirque a une dimension naturellement politique, dans la présence des corps», observe la metteure en scène Anna Nilsson. «Le risque est au cœur de notre travail, c’est l’outil original du cirque. Quand tu observes le corps de Jef, exposé à des mouvements a priori inédits pour quelqu’un de son âge, tu es amené à t’interroger sur la question de la norme par exemple.» Pas par l’intellect, mais par la peau.

Le sujet même du spectacle est né d’un sentiment très direct, venu de l’enfance: la peur de l’enfermement. «Un jour, gamine», se souvient Anna Nilsson, «j’ai dit à ma mère que je n’irais heureusement jamais en prison, puisque je ne faisais pas de bêtises. Elle m’a répondu qu’il y avait des gens qui se retrouvaient en prison sans faire de bêtises, comme les opposants politiques. Depuis cet échange avec ma mère, j’étudie la Corée du Nord! C’est-à-dire à un pays qui est une prison. Entièrement. Et c’est comme ça depuis 70 ans. C’est la plus vieille dictature au monde. Avec ‘The Show’, je souhaite interroger par quel étrange phénomène nous fermons si facilement les yeux sur la douleur qui nous entoure – en Corée du Nord ou à deux pas de chez nous.»

Extrait de "Valhalla", un autre spectacle de la Cie Petri Dish (2018).

Le cirque contemporain prend sa part dans le combat pour repenser le monde. Pour Peggy Thomas, la directrice du Théâtre de la Vie qui a suivi de près la création de «The Show», tout art est politique: «Aujourd’hui, les artistes sont de plus en plus tout-terrain et compétents», observe-t-elle. «Qu’ils choisissent le théâtre, la danse, le cirque ou une autre discipline, ils ont tous un langage très ouvert et une formation de plus en plus large. En tant que programmatrice, c’est passionnant d’accompagner cette forme d’excellence, qui a un regard dynamique et politique sur le monde. Anna Nilsson veut témoigner de son ébahissement face au monde. Et elle veut trouver comment sa discipline peut participer au changement: elle fera tout pour apporter sa petite pierre de consolation.»

Une luciole dans la nuit

La société civile ne reste pas indifférente à cet élan militant. Au cours de la création, Anna Nilsson a ainsi embarqué Willy Fautré. Il est fondateur de l’organisation Droits Humains Sans Frontières, spécialiste de la question nord-coréenne. «Anna m’a un jour envoyé un mail qui me parlait de son idée d’un spectacle de cirque sur la Corée du Nord», nous explique-t-il. «Je dois bien avouer que je n’y ai pas trop prêté attention, mais elle a insisté! Elle a bien fait. Je n’aurais jamais imaginé qu’un lien soit ainsi possible entre cirque et Droits Humains. C’est un challenge!»

Résultat, Willy Fautré a plongé tout habillé dans l’aventure. Il a régulièrement échangé avec Anna à propos d’informations de première main et donné ses retours sur les étapes de travail. «J’ai notamment pu conseiller Anna à propos d’un livre exceptionnel, titré ‘La dénonciation’. Ce livre, paru aux éditions Picquier, est signé par un auteur nord-coréen dont le pseudonyme est ‘Bandi’, ce qui veut dire ‘luciole’, comme un petit espoir dans la nuit. Sous formes de fables, il dépeint, avec humour parfois, le système totalitaire en Corée du Nord. Cela a été une clé importante pour amener une forme de dérision dans le sujet très sombre du spectacle – car l’humour et la résistance individuelle sont vraiment les seules armes disponibles en Corée du Nord.»

"The Show" avec Leila Koeckenberger, Jef Stevens et Aliénor H. (de gauche à droite). ©Kenneth Rawlinson

Réveiller les consciences, interroger notre indifférence: «En fait, ‘The Show’ incarne le même combat que nous, de façon tout à fait originale», se réjouit encore Willy Fautré. «Notre association fait des communications à l’ONU, publie des articles, signe des pétitions, participe aux conférences du Parlement Européen… Avec Anna, le message passe par d’autres canaux!»

«En passant par les corps, plutôt que par le rationnel, le cirque touche le public de façon plus épidermique. Les artistes de cirque sont en quelque sorte ‘naturellement’ politiques, dès qu’ils montent sur scène.»
Aliénor H.
Comédienne et circassienne

Aliénor H. ne lui donnera sûrement pas tort. Comédienne venue au cirque pour le meilleur (elle jouait déjà dans «Expiry Date» et «Valhalla», les précédents spectacles que signait Anna Nilsson avec Sara Lemaire), elle trouve dans le geste circassien une force d’expression très complémentaire au théâtre.

«Je suis une amoureuse de la langue et du texte», confie-t-elle, «mais j’ai toujours pensé que les mots ne suffisaient pas – même dans la vie. On croit se comprendre et, finalement, on ne se comprend pas. En passant par les corps, plutôt que par le rationnel, le cirque touche le public de façon plus épidermique. Les artistes de cirque sont en quelque sorte ‘naturellement’ politiques, dès qu’ils montent sur scène. Leur travail se base sur le collectif, l’entraide, l’écoute. C’est toujours une mini société qui s’expérimente en tant que groupe. Et chaque spectateur est invité à y reconnaître ses propres aspirations.» Un laboratoire citoyen? C’est la belle audace du cirque contemporain.

«Kaleidoscopio», de Majo Cázares / Naga Collective. ©Estelle Berangier

Le cirque face au devoir de décolonisation

Un art est toujours le reflet de la société qui l’a vu naître. Corps héroïques, muscles saillants, peaux blanches: et si l’histoire du cirque portait en elle une certaine image de la domination européenne du monde? Pas de long discours ni d’exposé en Powerpoint pour «Kaleidoscopio», de Majo Cázares / Naga Collective: place aux corps de six artistes ultradoués, qui formeront la base d’une écriture très engagée.

«En scène, nous sommes tous des artistes latino-américains résidant en Europe», nous explique la porteuse de projet Majo Cázares, lors d’un des laboratoires «Last Minute» affrété par l’Espace Catastrophe, à Bruxelles. «Notre spectacle évoquera l’identité, la migration, l’ethnicité, la langue, la notion d’appartenance et les effets du colonialisme sur nos vies et notre psyché

Théorique? Pas du tout. En scène, c’est bien par les corps que viendra la pratique. «C’est vertigineux de constater à quel point tout a été colonisé par les Européens», reprend Majo. «Jusqu’au regard sur le corps, sur la ‘bonne’ façon de danser, de bouger.»

Domination du corps

Même le cirque? «Bien sûr!», s’exclame la circassienne née au Mexique et diplômée de l’Esac, l’École supérieure des arts du Cirque, à Bruxelles. Lignes du corps venues de la danse classique, jambe tendue, port de tête et, bien sûr, «la tyrannie du pied pointé», relève Majo. «C’est toute notre conception qu’il s’agit d’interroger. Il est tant que l’histoire soit racontée par ceux qu’elle concerne aussi.»

Le modèle dominant du mâle blanc huilé en prendra pour son grade. Le cirque préfère la diversité. «Le futur, ce sont les hybrides, la mixité, les immigrés, ceux qui ont un vécu dans chaque territoire», formule Majo Cázares, qui n’épargnera pas sa sueur pour nous le démontrer.

Tout le Baz'Art de Catherine Magis (Espace Catastrophe) - [23.10.2016] - Arte Belgique

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés