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Le cirque réinvente la vi(ll)e

Performance de l’équilibriste Felipe Salas dans le cadre de «Circus in the City» à la Maison du Peuple. ©Esla Goldstein & Lula Gabai

Comment les arts vivants peuvent-ils rester en contact avec le public? L’Espace Catastrophe a trouvé l’œuf de Colomb: de courtes interventions mettent le cirque en vitrines. Et c’est un brasero qui s’allume dans le cœur des spectateurs, pour un instant volé à la morosité.

Ce samedi matin, Piet, deux ans et demi bien tassés, ne veut plus quitter le Parvis de Saint-Gilles, à Bruxelles. Bien campé dans ses deux bottes en caoutchouc, il regarde bouche bée un drôle d’oiseau qui s’agite dans la vitrine de la Maison du Peuple. "On était passé hier soir par hasard, et il a absolument voulu revenir aujourd’hui", nous souffle Lea, sa maman. Mais à bien les regarder, on ne sait plus trop qui attend qui, tant ils sont aspirés tous les deux par la grâce jonglistique de Guy Waerenburgh, à quelques centimètres d’eux, derrière la vitre. Un clin d’œil de l’artiste, un petit rideau qui se ferme, et voici Piet résigné à s’envoler.

"Le contact avec le public n’est pas possible. Cette idée est une petite fenêtre, un geste poétique, très humble, qui nous est venu dans la grisaille."
Benoît Litt
Codirecteur de l’Espace Catastrophe

Du cirque en vitrine, pour réchauffer le cœur des passants, le temps d’un instant. Pas de billetterie, pas d’attroupements: il suffisait d’y penser, toutes les règles sanitaires sont respectées. L’œuf de Colomb? "Les arts du cirque sont impactés par le deuxième confinement, comme tous les autres secteurs des arts de la scène. Le contact avec le public n’est pas possible. Cette idée est une petite fenêtre, un geste poétique, très humble, qui nous est venu dans la grisaille", explique Benoît Litt, directeur de l’Espace Catastrophe avec Catherine Magis. Il n’empêche que l’humilité fait mouche. À quelques pas, on aperçoit un jeune homme qui griffonne un carnet à grands traits. Un croquis circassien? On s’approche. Et on lit, sur sa feuille, un grand "MERCI – MAGNIFIQUE". Il compte le montrer à l’artiste à une prochaine séance. "Ça fait tellement de bien de retrouver de la chaleur humaine. Être privé d’arts, c’est le pire qu’on puisse imaginer", sourit-il. Ses yeux sont embués.

Ce lèche-vitrines d’un autre genre, c’est "Circus in the City". Lancée le 26 novembre dernier, à raison de quelques soirs et matinées par semaine, l’opération pourrait faire florès à travers toute la ville de Bruxelles – et ailleurs. Mais si l’idée semble évidente, sa réalisation se frotte à la sensibilité des pouvoirs communaux, responsables de l’ordre public. À l’interdiction de créer des rassemblements, ou d’en être la cause, le cirque peut répondre par sa capacité à amener de la chaleur, à animer des lieux fermés (comme actuellement la Maison du Peuple) et à concurrencer les soldes! "C’est vraiment mieux que le Black Friday!", s’enthousiasme Silvana, vigoureuse nonna qui fait rire Mia, sa petite-fille. On pourrait l’engager pour convaincre d’autres communes que celle de Saint-Gilles. Des discussions sont d'ailleurs en cours, et l'on pourrait voir tout bientôt des vitrines "s'encirquer" à Watermael-Boitsfort, Uccle, Ixelles, Bruxelles-Ville, Woluwe-Saint-Pierre...

"C’est vraiment mieux que le Black Friday!"
Silvana
Une spectatrice

Bouillonnement créatif

"Circus in the City", en programmant une équipe artistique différente à chaque fois, attire aussi l’attention des passants sur une évidence: non, les artistes n’ont pas fondu avec le confinement comme des glaçons dans l’eau chaude. L’opération n’est en fait que la partie émergée d’un iceberg créatif. Loin des yeux, mais pas loin du cœur: en coulisses, les circassiens travaillent d’arrache-pied à leurs nouvelles créations. Dès le mois de mars, de nombreux opérateurs culturels ont repoussé leurs murs pour répondre à la demande de résidences et d’espace de travail. À Uccle par exemple, la Roseraie a profité de sa configuration originale pour continuer à accueillir les artistes à travers tout. "Le besoin de salles de travail est déjà énorme en temps normal!", rapporte la directrice Emmanuelle Van Overschelde. "Certains lieux n’ont plus pu se consacrer aux résidences à cause des mesures sanitaires. À la Roseraie, on a l’avantage d’avoir des espaces extérieurs et des salles totalement indépendantes les unes des autres. L’activité de création est très intense dans le secteur. Mais on a tous hâte que le confinement se termine!"

Non, les artistes n’ont pas fondu avec le confinement comme des glaçons dans l’eau chaude. En coulisses, les circassiens travaillent d’arrache-pied à leurs nouvelles créations.

Cette intensité créative permettra de résoudre une équation à bien des inconnues: comment être prêts à retrouver le public quand les circonstances le permettront? Comment travailler son art, répéter, peaufiner ses spectacles? À l’Espace Catastrophe, on redouble aussi d’imagination pour répondre aux fourmis dans les jambes des artistes. De "Résidences Last Minute" en "Résidences hivernales", de la piste de travail bâtie en extérieur jusqu’aux conditions d’accès aux salles, on n’a pas perdu un seul jour (de travail) dans les anciennes Glacières.

"Mais tout cela ne prend du sens qu’avec le contact avec le public, au bout de l’alambic", reprend Benoît Litt. C’est bien l’idée, modeste mais réelle, de "Circus in the City". "C’est un petit clin d’œil. Comment sortir du virtuel, des contacts à distance? Le passant, s’il mord à l’hameçon, y gagne quelques instants différents, d’autres couleurs dans la ville…" Piet, dans ses bottes en caoutchouc, lui donne entièrement raison.

"Circus in the City", à différents moments, dans la vitrine de la Maison du Peuple, à Saint-Gilles (Bruxelles). Pas de communication d’horaires, pour respecter l’interdiction de rassemblement. À suivre, dans d’autres communes bruxelloises.

Rendez-vous également sur catastrophe.be et roseraie.org.

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