Le "Kunsten" 2021, entre Bruxelles et le monde

Pour le festival, le duo hongrois Kornél Mundruczo et Kata Wéber propose une version théâtrale de "Pieces of a Woman", qui mêle cinéma et représentation scénique. ©Natalia Kabanow

Magistral festival international consacré à la création de spectacles contemporains, le Kunstenfestivaldesarts réussit le tour de force de produire une 26e édition qui se joue de la pandémie.

Le virus allait, évidemment, les contraindre à être créatifs: les programmateurs du Kunsten y ont sans doute passé des nuits blanches, mais le résultat de leurs efforts est bluffant. Étalés sur 29 jours, pas moins de 36 projets artistiques (dont 24 premières mondiales), créés par 49 artistes de 20 pays différents feront bientôt la nique au Covid, quoi qu’il advienne.

Dans un contexte en constante évolution, il aura suffi de tabler sur des lieux et des périodes inhabituels, ainsi que sur beaucoup de bonne volonté – y compris financière, notamment de la part des pouvoirs publics. Dans des théâtres ou en plein air, autour d’installations à expérimenter seul ou en petits groupes, via la radio ou en ligne, le festival a diversifié ses formats mais également sa période de présentation: au traditionnel mois de mai s’est ajoutée une "annexe", la première semaine de juillet, qui accueillera sept propositions d’artistes étrangers empêchés de voyager plus tôt.

Vibrant hommage à la capitale

Plus que jamais, cependant, c’est la capitale, son réseau d’échanges et ses pollinisations croisées, qui restent au cœur de cette 26e édition. Des commandes ont été passées auprès d’artistes qui y vivent ou la révèrent de loin – tel le jazzman français Chassol, inclassable auteur de "Chou", un portrait musical de Bruxelles au temps de la pandémie, amené à porter bien au-delà de nos frontières les sons intimes de la métropole. À côté de grands spectacles gratuits ou payants qui la flattent (voir la sélection ci-dessous), on pourra compter sur de nombreuses initiatives pour voir ou entendre la ville autrement. Ainsi le metteur en scène japonais Akira Takayama, qui présente "McDonald’s Radio University", une série de conférences données place de la Bourse par des immigrés récents.

En cette année où la proximité des corps reste douteuse, le festival a multiplié les projets centrés sur la voix et l’expérience sonore.

En cette année où la proximité des corps reste douteuse, le festival a multiplié les projets centrés sur la voix et l’expérience sonore. Le Libanais Walid Raad a imaginé pour la Maison des Arts, à Schaerbeek, une expo d’œuvres impressionnantes où ses paroles mènent le visiteur, par audioguide, à travers des pièces de l’ancien bâtiment et d’étranges événements survenus au Moyen-Orient – il y est question d’une contre-espionne passionnée de botanique, qui désignait les chefs d’État par des noms de fleurs…

"Chou", un portrait musical de Bruxelles par le jazzman Chassol. ©monsieurandrée

Reste à espérer que la danse puisse, elle aussi, s’exprimer pleinement. Pour autant que les salles s’ouvrent au public, Ayaka Nakama, Radouan Mriziga, Okwui Okpokwasili sont attendus de pied ferme, sans oublier la chorégraphe franco-ivoirienne Nadia Beugré: au National, son "Homme rare" met en scène cinq danseurs nus aux déhanchements admirés exclusivement… de dos, pour interroger subtilement le regard "marchand" que des Européen(ne)s, dit-elle, portent encore, de nos jours, sur les anatomies noires…

Festival

Kunstenfestivaldesarts, du 7 au 30 mai et du 1 au 8 juillet, à Bruxelles. Infos et programme complet sur www.kfda.be

Notre sélection

1. Zone de troc II

Pour son premier projet d’envergure dans la capitale, l’artiste de 56 ans d’origine béninoise Pélagie Gbaguidi, qui vit et peint à Bruxelles, transforme un ancien salon de coiffure en espace où les visiteurs sont invités à échanger tout ce qui les encombre (vieux brol, dessins, lettres, mais aussi récits, petits, grands ou lourds secrets personnels). Un coiffeur, des musiciens et une lectrice de tarot s’y relaient durant trois semaines, pour favoriser les rencontres et promouvoir les tactiques de survie en temps de crise. Trois samedis d’affilée, ce curieux magasin se prolonge par un "marché sans objet" tenu sur la place attenante: pour déposer anecdotes et savoirs, sortir d’un isolement délétère et s’affranchir (un peu) d’une économie libérale monétarisée…

Installation performative, par Pélagie Gbaguidi (Centrale for contemporary arts/place Sainte-Catherine)

2. Pieces of a Woman

Premier drame en anglais de l’acteur et metteur en scène Kornél Mundruczo et de son épouse scénariste Kata Wéber, "Pieces of a Woman" a triomphé sur Netflix, cet hiver: Vanessa Kirby (Margaret, dans la série "The Crown") y tenait le rôle pétri d’humanité d’une mère privée de son nouveau-né à la suite d’un fatal accouchement à domicile. Pour le festival, le duo hongrois propose une version théâtrale de l’œuvre, qui mêle cinéma et représentation scénique. Dans la maison familiale des protagonistes (habitée par une troupe de formidables acteurs polonais), Maja, victime du deuil périnatal, endure les pressions de son entourage pour surmonter l’épreuve. Comme dans le film, elle résiste. Et la question, d’une délicatesse infinie, subsiste: pourquoi, face aux normes imposées par la société pour gérer une expérience traumatisante, la sérénité serait-elle un péché?

Théâtre en ligne, par Kornél Mundruczo et Kata Wéber

3. What happens with a dead fish?

Malgré des années d’une polémique devenue plus criante encore depuis le confinement, Bruxelles ne dispose toujours pas de piscine en plein air. Durant cet été, la plateforme citoyenne Pool is Cool et l’espace Decoratelier exauceront le vœu de nombreux citadins, par la construction d’un bassin de natation extérieur temporaire, aux abords du quai de Biestebroeck, à Anderlecht. La compositrice lituanienne Lina Lapelyte, 36 ans, déjà lauréate du Lion d’Or à la Biennale de Venise 2019, avec son opéra polyphonique plongé dans un décor de plage, a développé pour la capitale une performance de 30 minutes incluant des chœurs et des participants locaux, jouée quatre soirées. Le reste du temps, son installation distillera une musique pop à déguster à fleur d’eau…

Performance musicale/installation sonore en bord de piscine, par Lina Lapelyte (Pont Pierre Marchant)

4. Buster

La nouvelle création in situ de l’homme de théâtre et plasticien italien d’avant-garde Romeo Castellucci prend pour cadre une place déserte située entre la cathédrale Sainte Gudule et le siège de la police fédérale. Non sans raison: via des écouteurs invisibles, quarante hommes déguisés en policiers reçoivent en direct des ordres personnels et spécifiques, qu’ils sont tenus d’exécuter. La performance, non précédée de répétitions, se déroule la nuit, avec la ville comme scénographie de l’action. Elle propose une réflexion sur la loi, la violence et le rôle des acteurs, qui prêtent volontiers leurs corps à des agissements qui ne sont pas leurs.

Spectacle, de Romeo Castellucci (Esplanade de la Cité administrative)

5. Le public/Het publiek

De retour au festival avec un projet entièrement produit à Bruxelles, le metteur en scène argentin Mariano Pensotti dresse le portrait de la capitale à travers l’histoire de six spectateurs d’une œuvre fictive jouée au Théâtre des Martyrs. Six épisodes filmés montrent comment la pièce s’est inscrite dans la mémoire de chacun d’eux, en affectant leur vie durant les 24 heures qui ont suivi sa représentation. À travers leurs récits contradictoires, il devient possible de reconstruire ce moment de théâtre auquel on n’a pas assisté… Une manière de sonder le partage d’une expérience commune, et de rappeler, dans un contexte de mobilité réduite, que sans public… il n’y a pas d’arts vivants.

Cinéma, par Mariano Pensotti (Théâtre des Martyrs et en ligne)

6. The Interrogation

Des interrogations, il est permis de s’en poser autour de cette pièce un rien mystérieuse. Âgé de 28 ans, l’enfant terrible de la littérature française Édouard Louis devait adapter pour la scène du festival son bestseller "En finir avec Eddy Bellegueule", autobiographie centrée sur son vécu provincial de petit garçon gay. Le projet a été remanié, et une nouvelle œuvre, en collaboration avec le dramaturge suisse controversé Milo Rau, est en cours de création. "The Interrogation" explorera apparemment la frontière ténue entre agir, vivre et survivre. Édouard Louis l’interprétera en solo au théâtre Varia, qui mettra l’opus simultanément en ligne.

Théâtre, par Édouard Louis et Milo Rau (Théâtre Varia et en ligne)

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