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Le trésor de l'Ommegang

©Kristof Vadino

Avec près de 2.000 costumes pour 1.400 rôles, l’Ommegang est un gigantesque spectacle à ciel ouvert qui a la Grand-Place pour décor. Visite dans les coulisses de ce patrimoine culturel.

Dans les gigantesques greniers, dans une douce pénombre et une odeur de naphtaline, les personnages chuchotent. Un porte-étendard bleu et or devise courtoisement avec Eléonore d’Autriche, Reine de France. Un noble chevalier de la Toison d’Or, tout en velours rouge, conte gentiment fleurette à la suivante de Sainte-Gudule, sous les quolibets d’un petit diable. Les jeunes arquebusiers, tout en blanc, à crevés rouges, asticotent les arbalétriers bordeaux. Saint-Georges hausse un peu le ton, pour calmer ces jeunes gens.

Des pas dans l’escalier. On vient. Chaque costume retrouve sa place sur les tringles et les portants, dans un soudain silence, feutré par les velours et les taffetas.

En ce mois de mars, toute cette galerie de personnage patiente encore. Ce n’est que début juillet qu’ils brilleront, lors des deux représentations de l’Ommegang, les 5 et 7 juillet prochains. Comme chaque année ou presque depuis les années 30, le cortège reproduit la présentation de l’Infant Philippe par Charles Quint à Bruxelles en 1549.

Pia Pastorelli, l’une des chevilles ouvrières permanentes de l’Ommegang, fait la visite. "Pour l’instant, c’est encore calme, mais, dans le courant du mois de juin, l’effervescence monte avec les préparatifs. Nous avons plus de 2.000 costumes ici, dont 1.200 à 1.400 sont utilisés durant le spectacle, sur la Grand-Place, et durant le cortège, qui vient du Parc Royal et du Sablon", explique-t-elle avec fierté.

©Kristof Vadino

En caressant, du bout des doigts, les lourds manteaux de velours, les robes de brocart, les chapeaux de taffetas, les uniformes colorés ou les tuniques de grosse toile, on sent leur impatience à retrouver les cris de la foule, le bruit des sabots des chevaux, les musiques, les chants et les lumières de la Grand-Place.

"Cette année, nous ferons encore le plein de participants. Depuis une dizaine d’années, on constate un réel regain d’intérêt pour le spectacle, autant dans le public que pour les ‘acteurs’. Même si on essaie de contenter tout le monde, on est obligé de refuser du monde", constate Pastorelli. Et de montrer ce mail de Paul Dewandre, le créateur du spectacle "Les hommes viennent de Mars…", qui a rencontré sa femme lors de l’Ommegang et qui voudrait y participer pour fêter leurs 20 ans de mariage. "On va lui trouver quelque chose, c’est sûr", dit-elle avec enthousiasme.

La cantatrice Isabelle Everaerts de Velp est une des premières à venir à l’essayage. Moins pour elle que pour son fils, qui campe un page. Âgé de 9 ans à peine, il en est à sa troisième participation déjà. Il porte l’une des lourdes traînes des dames de cour. Vu qu’il a bien grandi, son costume a besoin de quelques retouches.

Le printemps est synonyme de "coup de feu" pour les deux couturières de l’Ommegang. Les doigts d’or d’Amina ben Sliman et de Idalina Vera courent sur les costumes, pour en vérifier chaque couture et chaque bouton. "À partir du mois de mars, on commence les essayages, mais nous avons du travail toute l’année", constate Amina ben Sliman. Chacune prend en charge deux étages de costumes, l’une les vêtements de cour, l’autre ceux du bon peuple et des confréries. Dès la fin de chaque spectacle, les deux dames trient, rangent, nettoient et emballent chaque costume et ses accessoires. "Notre ennemi, ce sont les mites, affirme la couturière! Et la taille des participants. Certains costumes datent de 1930, quand l’Ommegang a été réorganisé. Mais la morphologie des gens a terriblement changé. Depuis, les hommes sont plus grands, les femmes parfois plus minces", constate sa collègue.

©Kristof Vadino

Le trésor de l'Ommegang

Durant l’année, les couturières peuvent confectionner de nouveaux costumes en fonction des budgets. L’ensemble des costumes, le véritable trésor de l’Ommegang, est propriété de la Société royale de l’Ommegang, de même que les chars, carrosses et autres géants qui agrémentent le cortège. L’ASBL bénéficie notamment de subsides de la Loterie Nationale, pour l’entretien et la réfection de ce matériel. Mais l’ensemble de l’organisation des deux jours de spectacle est pris en charge par Ommegang Brussels Event, une société commerciale qui gère les frais afférents. "C’est une manière de préserver le patrimoine, sans faire reposer le risque financier sur l’ASBL", précise Paul Legrand, président d’Ommegang Brussels Event.

La société gère les entrées, le sponsoring et les subsides pour boucler un budget de 420.000 EUR environ. "La ville de Bruxelles et la Région nous apportent 140.000 EUR environ. Pour le reste, on se débrouille." La vente des places sur les tribunes de la Grand-Place (4.000 places sur les deux jours) rapporte un bon 150.000 EUR. Le solde vient d’une participation du pays hôte – Cuba, cette année, après le Japon – et des sponsors, comme Leonidas et le brasseur Haacht, qui a signé un contrat de... 100 ans!

L’événement rapporterait plus de 1,5 million d’euros à la région en retombées économiques.

Mais le jeu en vaut la chandelle, pour la ville, la région et les sponsors. Sur l’ensemble des festivités, du 5 au 8 juillet, ce sont plus de 40.000 personnes qui approchent l’Ommegang. D’après une étude de l’École de commerce Solvay, l’événement rapporte plus de 1,5 million d’euros à la région en terme de retombées économiques. Ce n’est pas pour rien que la Région bruxelloise et l’État fédéral ont (enfin) présenté l’Ommegang à l’inscription sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité, auprès de l’Unesco. "Mais le spectacle n’est pas que bruxellois. Le cortège rassemble une bonne quarantaine de groupes folkloriques qui viennent de tout le pays", insiste Le Grand.

©Kristof Vadino

Jalousie

Cet après-midi-là, un groupe de nouveaux participants se présente à l’essayage. Ils participeront majoritairement au bon peuple, d’autres seront hallebardiers ou porteurs d’enseigne. Ceux-là partent du Parc Royal, pour rejoindre le Sablon, où les groupes des Serments et des métiers notamment forment le cortège avec la cour d’Emmanuel-Philibert de Savoie. "Les nouveaux venus sont toujours très excités d’essayer ces costumes, quel que soit leur âge, s’amuse Idalina Vera. Les vedettes sont, en général, de bonne composition (Patrick Poivre d’Arvor en 2016, Stéphane Bern cette année, ndlr) les politiques aussi, mais la plupart ont l’habitude. C’est amusant de voir les petites jalousies qui peuvent s’installer entre les gens sur la beauté de leur costume et pas seulement chez les enfants…"

4 jours dans l'Histoire

Les festivités de l’Ommegang se déclinent sur quatre jours dans le centre de Bruxelles.

• Au Parc Royal

du 5 au 8 juillet de 12 à 21h: Village Renaissance et joutes équestres;

The Royal Break, une terrasse éphémère du 5 au 8 juillet de midi à 2h du matin.

• Bourse de Bruxelles

Le marché Renaissance, du 5 au 8 juillet de 12 à 21h.

• Le cortège

Les 5 et 7 juillet.

→ Au Sablon, 19h20, concours d’arbalétriers.

→ Départ du cortège du Parc Royal, à 20h50, via la Place Royale et la rue de la Régence, pour rejoindre le Sablon et la Grand-Place.

→ Début de la représentation sur la Grand-Place dès 21h.

www.ommegang.be

Colin Guimaud compte 22 ans d’Ommegang. Un vieux de la vieille! "Je suis passé par tous les rôle: hallebardier, maître de cérémonie, porte-étendard de la Reine de France… J’avais un très bon contact avec elle, même si on ne se voyait que deux fois l’an, lors des deux représentations", raconte-t-il. Il dirige aujourd’hui les porteurs de Keersen, les emblèmes des métiers. Mais il emmène surtout, avec lui, une petite centaine de participants sur les deux jours de représentation, réunis pour apporter un soutien financier à l’ASBL Sparadrap Circus, qui vient en aide aux enfants hospitalisés. Le défraiement proposé à chaque participant revient à l’ASBL, qui gonfle ainsi ses caisses. "Chaque année, les groupes sont rémunérés à hauteur de 50.000 EUR, le plus souvent au profit d’ASBL caritatives", précise Le Grand.

De nombreux groupes folkoriques se mobilisent pour grossir le cortège. "La coordination avec les chefs de groupes est primordiale avant le spectacle, ajoute Daniel Huyberechts, dont c’est justement l’un des rôles clés. Les échasseurs, les lanceurs de drapeaux, les gilles, les confréries…, tous ces groupes folkloriques, qui viennent de partout en Belgique, doivent bien connaître leur position et leur timing. Et être sensibilisés aussi aux mesures de sécurité." Depuis le 22 mars effectivement, la sécurité a pris une dimension particulièrement importante dans et autour du cortège, avec une présence policière renforcée, parfois même au sein même du cortège. "Mais les forces de polices jouent très bien le jeu pour que cela ne se sente pas durant le spectacle", note Huybrecht.

Logistique

À la veille des deux jours de spectacle, les costumes sont acheminés vers les différents "vestiaires" occupés pour l’occasion: l’Hôtel de Ville, un hôtel du centre, le Coudenberg, en plus de la rue des Tanneurs, où l’organisation a son siège et ses entrepôts. Les camions de la Ville chargent et déchargent les tringles chargées de costumes, dans un ballet logistique qui doit être parfaitement réglé.

Certains groupes disposent de leurs costumes et organisent leur propre logistique. "Pendant un temps, notre groupe se changeait à l’ULB. Puis nous prenions le tram en costume pour aller au centre-ville", raconte, hilare, Gregory Van Aelbrouck, qui a été successivement page, garde, porte-drapeau et qui assure aujourd’hui un rôle de relais logistique pour diriger les groupes.

Les costumes prennent vie

Le jour "J", dans l’immeuble de la rue des Tanneurs, le siège de l’Ommegang, et dans les différents lieux, ce sera l’effervescence. Les quatre étages grouillent de monde. Les costumes prennent enfin vie.

Les couturières s’affairent pour les retouches de dernière minute, avant de filer à l’Hôtel de Ville pour y faire de même. "Et nous sommes encore dans le cortège au coin de la Grand-Place, pour voir si tout est en ordre, avant que les groupes y entrent pour le spectacle", confie Amina ben Sliman.

Même fièvre sous les lambris et les ors de l’Hôtel de Ville. Le lieu est réservé à la cour de Charles Quint et sa suite, qui prendront place sur le podium pour regarder le cortège qui arrive du Sablon. Traditionnellement, les "acteurs" qui tiennent ces rôles sont des membres de la noblesse, descendants, en ligne plus ou moins directe, des personnages de l’époque. "C’est ce qui donne à l’Ommegang cette réputation d’‘aristo-pride’, sourit un vieux participant. Mais cela ne fait jamais que moins de 200 personnes sur les 1.400 qui composent le cortège…"

Michèle Le Grand n’y laisserait sa place pour rien au monde. Elle fait partie d’un groupe de fauconniers dans la cour de la Régente.

"Avec mes petits-enfants, ce sera la quatrième génération qui participe à l’Ommegang. Nous représentons un groupe de chasseurs qui accompagnaient Charles Quint dans la Forêt de Soignes. Ce qui correspond bien à la tradition familiale de la chasse. On cache des bonbons dans la coiffe des plus petits, pour les faire patienter toute la durée du spectacle. Mais, en général, ils sont médusés par ce qu’ils voient. Depuis quelques années, le spectacle a gagné en qualité et en féerie", juge la Dame chasseresse.

©Kristof Vadino

 

Sans répétition

Près de 1.500 participants en costumes, un cortège long de deux kilomètres qui emprunte à chaque fois un parcours un peu différent, l’Ommegang est un spectacle grandiose… mais sans filet! "Il n’y a aucune répétition possible, si ce n’est le spectacle de l’année précédente", constate Giles Daoust, metteur en scène depuis 2008.

"Le scénario ne change pas. Il a été écrit en 1549."

"Le scénario ne change pas, il a été écrit en 1549… Mais on s’efforce de moderniser la mise en scène, d’année en année", commente Paul Le Grand. C’est avec cette mission de redonner un coup de jeune à la présentation du défilé que Giles Daoust, fort de son expérience dans le cinéma, a été appelé, il y a une dizaine d’années. "C’est un spectacle très particulier, sans répétition générale et qui comporte toujours une part d’improvisation. Mais où tout doit être parfaitement réglé, dès que les comédiens foulent les pavés de la Grand-Place", commente-t-il.

À l’époque, le cortège était en perte de vitesse, se limitant à une parade folklorique, sans effets spéciaux et sans éclairage, ou presque… "Et avec une musique qui datait des années 60, les bandes magnétiques avaient juste été transposées sur des CD… le souffle compris", se souvient-il. Notre ambition n’est pas de faire du Dragone, nous n’en avons pas les budgets. Mais, entre les deux, il y avait de la marge."

Une nouvelle musique écrite expressément entre pop et classique, des tableaux plus courts et plus rythmés, des effets pyrotechniques et surtout l’éclairage Led totalement rénové de la Grand-Place donnent un autre éclat au spectacle. "Et c’est la première année que nous pourrons bénéficier de la totalité du décor de la place, sans bâche ni échafaudage", se réjouit Daoust.

"Depuis 10 ans, on a d’abord travaillé sur les aspects technologiques, pour mettre le spectacle au goût du jour. Maintenant on travaille beaucoup sur le contenu, pour lui redonner son caractère historique et plus seulement folklorique". Sans perdre la tradition.

©Kristof Vadino

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