"Les Bienveillantes" à l'opéra ou la puante poésie de la cruauté

©Annemie Augustijns / Opera Ballet Vlaanderen

Opera Vlaanderen porte à la scène "Les Bienveillantes", le roman explosif de Jonathan Littell sur les meurtres de masse nazis. Un tour de force lyrique, pour une danse macabre et cynique, au-delà du bien et du mal.

Opéra

"Les Bienveillantes"

Note: 4/5

De Hèctor Parra, direction musicale de Peter Rundel, mise en scène de Calixto Bieito, Orchestre et Chœurs d’Opera Vlaanderen.

Déconseillé au moins de 16 ans.

À Anvers, jusqu’au 2/5, puis à Gand, jusqu’au 18/5. www.operaballet.be

"Adapter ‘Les Bienveillantes’ à l’opéra, voilà le projet le plus insensé que j’aie jamais entrepris", confiait Hèctor Parra, compositeur catalan (dont c’est la sixième longue œuvre de théâtre musical), à l’instant de la création mondiale, à Anvers, à propos de cette sorte d’oratorio lyrique hors normes, hors confort, hors tout. À la base? Le très gros roman de 1.400 pages rédigé entièrement en français par Jonathan Littell, un Américain qui fit scandale, en août 2006, avant d’obtenir le Prix Goncourt – et d’éclipser toutes les ventes en librairie, cette année-là. L’auteur y relatait, à la première personne et dans une langue quasi "documentaire", les mémoires fictives de l’officier SS impénitent Max Aue, maillon aussi cultivé que corrompu, observateur glacial (et exécuteur, à l’occasion) de la Shoah. (la page Wikipedia dédiée aux "Bienveillantes")

Les Bienveillantes (Parra) - trailer

Divisé en sept parties qui évoquent la musique et les danses baroques du XVIIIe siècle, le livre suivait la chronologie morbide du Front de l’est, de Stalingrad à la chute de Berlin, croisant les plus sympathiques dignitaires du régime, et mêlant la grande Histoire atrocement détaillée à celle, écœurante et fascinante, de son héros nazi, homosexuel, matricide et incestueux – et jusqu’au bout convaincu que, placés face à des dirigeants semblables, ni vous ni moi n’aurions agi autrement.

Pas de croix gammées

Pour porter cette brique de dynamite à la scène, il fut d’entrée de jeu convenu, conformément aux souhaits de l’écrivain, qu’on éviterait les approches illustratives: pas de croix gammées, donc, ni de convois en partance pour Buchenwald, mais une plongée dans l’esprit halluciné d’Aue. Le metteur en scène espagnol Calixto Bieito, aux productions souvent dérangeantes, a même dispensé ses interprètes de tout uniforme militaire, au motif que les vrais bourreaux sont en tout temps et partout interchangeables (le chœur joue tantôt les Einsatzgruppen, tantôt les victimes juives).

©Annemie Augustijns / Opera Ballet Vlaanderen

En revanche, il n’a pas ménagé les spectateurs. À côté des allusions aux infamantes conditions d’existence (la nudité, les poux, les rats, les vomissements, les infections urinaires), l’opéra baigne littéralement, durant plus de trois heures, dans la fange. De la boue? Non non. On peut raisonnablement penser qu’il s’agit plutôt d’excréments, Aue et ses semblables "somatisant" par de chroniques troubles intestinaux. Décrites dans un livret par ailleurs terriblement dense, cru et fort (dû à l’Autrichien Händl Klaus), ces coulées de diarrhée donnent aux protagonistes des deux camps l’occasion de s’y vautrer, et de maculer les murs blancs d’empreintes de mains brunes, transformant le décor en vaste grotte Chauvet nauséabonde.

Ces coulées de diarrhée donnent aux protagonistes des deux camps l’occasion de s’y vautrer, et de maculer les murs blancs d’empreintes de mains brunes, transformant le décor en vaste grotte Chauvet nauséabonde.

Dans ce délire scato-sado extrême, où le désir incestueux paraît tout de même répétitif (notamment au cours du chapitre inspirant un interminable rêve pornographique à l’officier), le ténor américain Peter Tantsits, qui rit comme Tom Hulce dans le film "Amadeus", incarne un Aue magistral d’arrogance et de sérénité dans l’effroi. Lui qui, à l’autre bout de la nature humaine, personnifiait encore Gandhi, à Anvers, en novembre dernier, rend parfaitement justice à l’œuvre contemporaine de Parra.

©Annemie Augustijns / Opera Ballet Vlaanderen

Le compositeur, qui a passé plusieurs jours à Auschwitz et Birkenau pour s’imprégner des lieux, souhaitait "s’adresser à la mémoire collective et aux émotions partagées": sa partition fourmille de résonances profondément occidentales, qui citent (de loin) la symphonie "Babi Jar" de Chostakovitch, les "Soldaten" de Zimmerman, le "Wozzeck" et la "Lulu" de Berg. Mais, à l’instar d’Aue, qui voue un amour fanatique à Bach, c’est surtout "La Passion selon saint Jean" qui lui sert de modèle absolu. Une Passion qu’on entend, à certains moments, mais déformée. Qui est, selon Parra, "brutalisée". Comme tout le reste, en somme, et même nos fors intérieurs, dans cette époustouflante esthétisation de l’horreur.

>À Anvers, jusqu’au 2/5, puis à Gand, jusqu’au 18/5. www.operaballet.be

Les Bienveillantes (Parra) - warm-up

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