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Les femmes artistes montent au créneau et le Théâtre national s'engage pour la parité

©Olivier Donnet

"Bienvenue au Boy's Club!" C’est le slogan des féministes récemment prononcé à l’encontre des grands théâtres. Des mots forts, proportionnels au manque de parité à de très nombreux niveaux dans les arts de la scène. Dans un secteur qui peine à s’équilibrer, voici trois étapes vers le changement.

Le 14 septembre dernier, les amis du Théâtre de Poche s’y réunissaient pour la soirée d’ouverture. À leur arrivée, une banderole colorée les accueillait par ces mots: "Bienvenue au Boy’s Club". "Au Poche, 8 spectacles sur 10 sont écrits et mis en scène par des hommes. Où sont les femmes?", s’interrogent les pancartes des manifestant-es du collectif féministe F(s), suscitant l’incompréhension du côté de la direction artistique: "Je ne déteste pas que le Poche soit un lieu de manifestation, réagit son directeur, Olivier Blin. En 2018-19, nous aurons monté 4 autrices (parfois en coécriture) pour 5 auteurs, et 4 metteuses en scène (parfois en duo) pour 5 metteurs en scène. En 2019-20, le pourcentage est nettement moins favorable aux femmes", reconnaît-il, se disant toutefois "très concerné par l’égalité hommes/femmes. Mais la notion de parité me paraît trop contraignante à l’endroit de la programmation. Je lui préfère un travail de sensibilisation."

Le Poche n’est qu’un exemple parmi d’autres: "Le Théâtre du Parc ne programme aucune metteuse en scène, le National, le Varia, le Public et les Riches-Claires sont eux aussi très inégalitaires avec une grande majorité de porteurs de projets masculins." Aux yeux de Justine (prénom d’emprunt), l’action au Poche était hautement symbolique: "C’est un lieu qui se revendique avant-gardiste, l’endroit par excellence où le changement devrait se faire sentir."

Cette membre de F(s) a travaillé plusieurs saisons d’affilée à compter les femmes: "Je me demande si ce n’est pas pire cette saison-ci. Je constate une résistance, comme une volonté d’asseoir son pouvoir en nous montrant qu’on a beau s’agiter, ça ne changera pas."

Étape 1 | Chiffrer le problème

Isabelle Bats fait de l’intime une question politique

"Pour qui tu me prends" autour du genre pour "questionner vos identités, vos constructions sociales, vos représentations de la famille et les classifications souvent opposées du masculin et du féminin". Cette dans cette programmation qu’Isabelle Bats y présente "Girl/Fille": "C’est difficile de programmer une lesbienne. Dans les séries, une bonne lesbienne reste une lesbienne morte! Se retrouver dans des focus, je ne m’en plains pas, les gens qui viendront auront un intérêt particulier et ma présence sera différente." Sur la place des femmes dans les arts de la scène, elle dit: "Il y a des changements en cours et ça vaut aussi pour les femmes: nous sommes nombreuses à avoir réalisé l’oppression sur le tard! La sororité, l’écoute des autres, de soi, c’est assez neuf, riche, questionnant. J’entends une génération aujourd’hui qui affirme qu’une non-binarité est possible. On réinvestit l’intime comme question politique. Tout cela fera bientôt partie de nos mœurs."

"Girl/Fille": les mardi 1er et mercredi 2 octobre (20h) au Théâtre le Manège (Mons): surmars.be

La colère du groupe F(s) n’a pas faibli en un an et demi: "Les programmateurs nous disent qu’ils fonctionnent au coup de cœur, mais quand comprendront-ils qu’ils sont limités par leur réseau qui reproduit des imageries patriarcales?", répètent-elles. Créé au printemps 2018 suite à la nomination au Théâtre des Tanneurs d’un directeur masculin face aux candidatures de trois femmes, F(s) est aujourd’hui catalyseur des combats des femmes issues des arts de la scène: "En 3 jours, on était 700 femmes, ça a été très vite et des actions ont été mises en place rapidement, nous raconte Delphine (prénom d’emprunt), membre du collectif. Il y a eu une conscientisation: les directeurs se disent qu’il faut compter les femmes dans les programmations, sinon ils vont se faire taper sur les doigts."

Des focus autour du féminisme ou du genre (lire l’encadré) font leur apparition de-ci, de-là. Des spectacles se saisissent de la thématique, comme "Sylvia", mis en scène la saison dernière par Fabrice Murgia au National, qui racontait l’histoire de l’artiste Sylvia Plath, morte de n’avoir pu créer librement. Changement de fond ou "genderwashing"? "‘Sylvia’, c’était un spectacle de mec avec des nanas sur scène. On les faisait piailler comme des poulettes. Ce sont des coups de comm’ pour se donner bonne conscience. Pour un changement structurel, il faut une obligation politique, des changements au niveau des CA et des quotas", défend Justine.

Pour Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National, c’est un procès sévère vis-à-vis du spectacle, "écrit à quatre mains avec An Pierlé", rappelle-t-il, et surtout de sa programmation, elle aussi critiquée: "D’abord, ma réaction, c’est qu’en tant qu’homme, on doit se taire un peu et écouter. Ensuite, je tiens à préciser que si l’on n’est pas à la parité sur le nombre de porteuses et porteurs de projet, on l’est beaucoup plus sur les budgets alloués. Et je m’engage via votre média à ce que les moyens de production des prochaines saisons du National soient paritaires, et j’espère pouvoir entraîner d’autres directions dans ce sillage."

"Il y a des changements en cours et ça vaut aussi pour les femmes: nous sommes nombreuses à avoir réalisé l’oppression sur le tard!"
Isabelle Bats
Comédienne

Les chiffres sont ainsi "le nerf de la guerre", selon Elsa Poisot qui prépare, avec l’ULg et l’incubateur La Chaufferie-Acte1, une grande étude inédite, subventionnée par plusieurs ministères de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), sur les inégalités de droits et de pratiques dans le domaine des arts de la scène (à l’exception de la musique): "Tant qu’on n’aura pas les chiffres des répartitions dans les écoles, les directions, les fonctions, les subventions, les bourses, les prix, les programmes, etc. il n’y aura pas de vrai changement". Résultats attendus en juin 2020…

Pour cette metteuse en scène, l’électrochoc ne se fera pas sans données disponibles et actualisées: "On est à la traîne. En France, le ‘Rapport Reine Prat’ date déjà d’il y a 13 ans. Il a fait prendre conscience qu’il y avait plus de femmes à des postes hiérarchiques dans l’armée que dans la culture! Une fois informé, le public pourra lui aussi s’indigner."

Étape 2 | Imposer la parité

En FWB, les données sont "très rares et quasiment inexistantes dans le domaine culturel" (dixit la Direction de l’Égalité des Chances à la FWB dans le journal Culture et Démocratie de juin dernier) et les quotas non respectés. Dans la musique, on a aussi commencé à compter. Avec le projet Scivias, Wallonie-Bruxelles Musique et le Conseil de la Musique s’entourent des actrices et acteurs du secteur, et tentent de déterminer des engagements communs. Leur premier rapport est présenté ce jeudi à l’Atelier 210: "On a remarqué qu’au Botanique, par exemple, la programmation comporte 35% de femmes. Mais ils ne reçoivent que 31% de propositions d’artistes femmes via les agences de booking, explique Élise Dutrieux, coordinatrice. Nous devons donc voir les responsabilités du reste de la chaîne."

Mais une charte de bonnes pratiques suffira-t-elle? "En Suède, les autorités ont donné 5 ans aux institutions pour atteindre la parité. Si elles n’y parvenaient pas au terme du délai, elles voyaient leurs subventions baisser, raconte Matteo Segers, député Ecolo à la FWB, ouvert à l’idée d’envisager ce type de pénalités. L’institution doit changer. Pour permettre aux CA de compter plus de femmes, il faut changer les horaires, la dynamique de gouvernance. Dans les 117 centres culturels, on est presque arrivé à la parité. Il y a eu un travail de fond. Mais la tension reste là: plus l’institution culturelle a des moyens, moins il y a de femmes."

"Je m’engage via votre média à ce que les moyens de production des prochaines saisons du Théâtre National soient paritaires."
Fabrice Murgia
Directeur du Théâtre National

Avec la précédente ministre de la Culture, la cdH Alda Greoli, la parité est devenue obligatoire au sein des instances d’avis: "Fin 2018, le comité de l’art dramatique (CAD) qui conseille la ministre sur la répartition des budgets était encore composé de 10 hommes pour une femme. Je ne suis pas pour les quotas, comme beaucoup de féministes, mais on doit passer par là", pense Bérengère Deroux qui fait partie de cette instance. Bénédicte Linard, nouvelle ministre Écolo à la FWB qui a dans ses compétences la Culture, les médias et les Droits des femmes, entend "briser le plafond de verre" et a déjà annoncé qu’elle ferait de la parité dans les arts de la scène une priorité avec "un plan d’actions transversal": "Je partage les constats sur les déséquilibres, nous dit-elle. On a déjà rencontré F(s) lors des consultations de la société civile. Il faudra probablement des outils contraignants, comme dans le secteur politique où l’on voit que les quotas amènent des changements graduels plus rapides."

Étape 3 | S’aider l’une l’autre

Dans les années à venir, plusieurs grandes institutions vont remplacer leur direction (Varia, Atelier Jean Vilar, Rideau, Théâtre de Namur): "Je crois qu’il n’est plus possible aujourd’hui, par rapport au reste de la profession, de ne pas ouvrir de poste, comme cela se faisait par le passé", explique cette potentielle candidate qui ressent la violence des processus de sélection et l’(auto-)exclusion des femmes: "Les hommes sont coachés les uns par les autres, il y a beaucoup d’amitiés dans les réseaux masculins. Moi, depuis toujours, je suis l’excellente assistante. Quand un directeur est présent, j’écoute et je me tais, je suis un pur produit du patriarcat. Il y a des filles qui ont un bagage par rapport à ça et qui m’apportent beaucoup dans la déconstruction."

Réunions, coaching, relectures de textes, les femmes s’organisent de plus en plus pour s’entraider, comme récemment à La Bellone lors de trois journées en non-mixité. Au-delà des quotas, comptons donc sur la sororité pour exploser le plafond de verre.

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