Les femmes discriminées à la tête des théâtres

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Pour avoir son mot à dire dans le secteur, mieux vaut, à l’heure actuelle, être un homme. Une domination masculine solidement ancrée, même si les lignes frémissent.

"Nous sommes en 2018. Ce système patriarcal, nous n’en voulons plus." Voici, en substance, le message scandé ce lundi par plus d’une centaine de femmes sur les marches du Théâtre national, en marge de la présentation du rapport d’activités des conseils d’avis dans le domaine des arts vivants. Des professionnelles en colère, qui se sont fédérées autour du collectif F.(s), mis sur pied dans la foulée de la nomination d’Alexandre Caputo pour remplacer David Strosberg à la tête de la direction des Tanneurs après que ce dernier a été mis à l’écart pour des faits de harcèlement. Pas que les compétences ni le profil d’Alexandre Caputo soient remis en question. Mais cette nouvelle désignation masculine à la tête d’un théâtre important a été vécue comme l’affront de trop, dans un secteur loin d’être à l’avant-garde sur le plan de la représentation des femmes dans les sphères de décision.

À la base, un constat simple: aujourd’hui, les femmes sont majoritaires dans le milieu et la tendance qui se dessine au sein des écoles indique que cela va s’accentuer. Elles comptent en effet pour deux tiers des diplômés qui se présentent pour passer les auditions auprès du Centre des arts scéniques (CAS) en vue de s’insérer sur le marché professionnel. Pourtant, un regard au sommet permet d’observer une réalité en pyramide inversée.

"Très fréquemment, à ancienneté égale, j’ai été payée beaucoup moins que des collègues masculins."
une metteuse en scène

Prenez les dix institutions théâtrales les plus subventionnées par des contrats-programmes, qui captent en tout 21,2 millions d’euros sur les 31,4 millions totaux de subsides alloués en automne dernier au secteur du théâtre pour adulte pour la période 2018-2022: à peine deux d’entre elles (le Varia et l’Atelier Jean Vilar) ont une femme au poste de direction artistique. Une autre (Le Public), est codirigée par un duo homme-femme.

Dans les positions subalternes, les postes d’adjoint à la direction administrative et financière, quand ils sont aussi clairement désignés, sont rarement occupés par des femmes. Ce n’est le cas que pour trois des dix théâtres les plus riches de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les conseils d’administration de ces dix institutions, eux aussi, se déclinent clairement au masculin. Au total, on y compte 39 femmes pour 127 membres, soit une moyenne de 30,7%.

Budgets à la baisse

Voilà pour les poids lourds de la scène. Bérénice Masset, qui coordonne via le projet Deuxième Scène la mise en place d’une vaste étude collective (conduite par une chercheuse de l’Université de Liège) sur les inégalités dans le secteur, fait néanmoins état d’un constat encore plus marqué si l’on élargit encore le spectre. "En théâtre, en 2016, les femmes à la tête d’une institution culturelle avaient 19% du budget global dévolu aux lieux par le ministère de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles. En 2018, elles ont 17%", explique-t-elle en s’appuyant sur une première analyse réalisée par Isabelle Jans, ancienne directrice du Théâtre des Doms. Plus marquant encore: entre 2016 et 2018 (soit avant et après la réforme des contrats-programmes), les budgets réels des institutions pilotées par des femmes ont diminué de 1%. Celles dirigées par des hommes ont vu les leurs augmenter de 7,5%.

Derrière ces grandes répartitions budgétaires, outre la ministre, on retrouve le Conseil des arts dramatiques (CAD). Actuellement, cette commission est chargée de formuler des recommandations sur l’octroi de conventions ou de contrats-programmes aux opérateurs du secteur. On y compte aujourd’hui une seule femme pour 12 membres, alors qu’un décret oblige depuis 2014 les instances d’avis à intégrer au moins 35% de personnes de chaque sexe. Une situation supposée être bientôt remise à plat au travers de la réforme des instances d’avis (lire par ailleurs) promise par la ministre de la Culture Alda Greoli (cdH).

"Entre 5 et 10% de salaire en moins"

Pas si étonnant, dès lors, de voir cette domination masculine reportée sur le plan salarial. "D’après ce que nous savons, il y a encore des différences qui vont de 5 à 10% en moyenne", nous explique la ministre, avouant cependant que les données manquent à l’heure actuelle pour affiner ces chiffres.

"Très fréquemment, à ancienneté égale, j’ai été payée beaucoup moins que des collègues masculins", témoigne de son côté une metteuse en scène bien informée, disant avoir déjà constaté des inégalités de salaire de 15 et 20% pour des profils relativement similaires. "Je savais très bien, vu que j’avais accès à d’autres dossiers, que j’étais en dessous des montants de certains metteurs en scène masculins."

Le déficit de statistiques transparentes mais également de discussions ouvertes au sujet des cachets empêche, selon elle, les femmes de négocier leurs contrats à la hausse alors qu’ils seraient généralement proposés à la baisse. "C’est très difficile de fédérer des artistes. Il y a toujours une espèce de compétition latente due au peu de travail disponible, que je ressens chez beaucoup de gens. Et à chaque fois que j’ai essayé de le faire, ce n’était pas tout à fait évident, car les gens ne veulent pas dire combien ils sont payés."


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