Les frères Forman, saltimbanques des temps modernes

©Debby Termonia

Petr et Matej Forman sont des artistes nomades à l’univers fantasque. Familiers du mélange des genres, ces jumeaux tchèques sont de retour en Belgique avec un nouveau spectacle. Portrait.

Les frères Forman sont un peu des ovnis nomades du spectacle vivant. Saltimbanques tchèques des temps modernes, ils transportent leur théâtre forain et fantastique partout en Europe, avec leur compagnie le "Théâtre des Frères Forman", depuis une vingtaine d’années. Nous les avons rencontrés à Marchin, en plein montage de chapiteau.

À 1 h 30 de Bruxelles, cette petite bourgade wallonne d’environ 5.000 habitants abrite Latitude 50, un pôle des arts du cirque et de la rue. C’est là, au milieu des champs, des vaches et des chevaux que nous avons retrouvé Petr et Matej, jumeaux du célèbre réalisateur Milos Forman ("Vol au-dessus d’un nid de coucou"), en plein chantier avant la présentation de leur dernier spectacle, "Deadtown". Et c’est un événement. Les frères savent se faire rares, leur création précédente date d’il y a dix ans. Rendez-vous donc au bistrot de Latitude 50, la cantine de la troupe. Tout le monde y déjeune en vitesse, le montage du chapiteau, toujours en pièces détachées, doit reprendre dans moins d’une heure. L’entretien sera haut en couleurs, dans l’effervescence des jours qui précèdent une semaine de représentations.

Métier? Spectacle vivant

"On se comprend sans se parler, et parfois on ne se comprend pas quand on se parle."
Matej Forman
Cofondateur du théâtre des frères forman

Quand on demande aux jumeaux quel est leur métier, il n’y a pas vraiment de réponse. Petr a une formation de marionnettiste. Matej, lui, est passé par les Beaux-Arts. En théorie, le premier s’occupe de l’histoire et de la mise en scène, le second de la scénographie, des décors et de la structure. Le chapiteau a été créé par Matej pour accueillir le spectacle imaginé par Petr. "Mon rôle, c’est de concevoir le lieu où va se dérouler l’histoire, de m’assurer que tout le monde voit tout bien, et que la structure soit au moins jolie à l’intérieur", explique Matej. Sa plus grande fierté? Quand ses gradins, conçus à Prague, ont passé le certificat de sécurité en France.
"Comme on dit chez nous, plus on est riche, plus on a de problèmes", plaisante Matej. Plus les pays sont riches, plus c’est compliqué pour lui de se conformer à toutes leurs règles de sécurité et de confort des spectateurs. Cette fois, il a partagé la scénographie: ce n’est pas lui qui a dessiné la majorité des décors et, pour la première fois, il ne montera pas sur les planches pour ce spectacle. "Ca donne la chance de se séparer aussi, de faire des projets chacun de son côté, pour se retrouver ensuite", explique-t-il.

Ils ont grandi dans une famille d’artistes, mais, pour Matej, être "fils de" n’a rien changé. En dehors du système de production classique, la réalité du théâtre forain les amène, en fait, à pratiquer bien des métiers. Il faut notamment trouver des financements, pas facile sans scène fixe ni subventions. Et, dans une troupe d’une petite vingtaine de personnes, tout le monde doit mettre la main à la pâte. Mais finalement, ce que Petr préfère, avoue-t-il avec un grand sourire enfantin, "c’est conduire le camion".

Artistes nomades

La répartition des tâches est bien rodée entre les jumeaux. Matej dirige la construction puis la déconstruction du chapiteau. Sur scène, c’est Petr qui reprend les rênes. "Le théâtre n’est pas vraiment le lieu de la démocratie; à un moment, il faut prendre une décision, il faut un chef", explique Matej. Les jumeaux travaillent parfaitement ensemble. Quand l’un dit quelque chose, l’autre rebondit immanquablement. "On se comprend sans se parler, et parfois on ne se comprend pas quand on se parle", rigole Matej. À chacun sa personnalité. Si Petr apparaît d’abord plus extraverti, les blagues et anecdotes fusent du côté de Matej. Et gare à qui voudra leur dicter une conduite, ils feront tout l’inverse! Pendant la séance photo, il suffit que la photographe leur demande de se tenir debout pour que Matej s’allonge aussitôt dans l’herbe. Ils sont faits ainsi: les cadres et les règles, très peu pour eux. Ils ont déjà travaillé pour des institutions établies comme le Théâtre National de Prague, mais ils leur ont préféré la route. Avec cette vie d’itinérance, c’est la liberté que les frères Forman ont choisie.

Petr dit adorer cette vie de nomade, qui leur permet d’aller à la rencontre de leur public. À Marchin, ils disent avoir trouvé un lieu accueillant, s’y sont fait des amis. "On se sent bien ici", confirme Petr. Un jardinier qui viendrait tailler les arbres à proximité n’hésiterait pas à donner un coup de main à la troupe. Pour Matej, il y a beaucoup plus de solidarité ici que quand c’est très organisé, trop réglementé. Il raconte en rigolant: "C’est un technicien qui est d’abord tombé à Marchin, et après, nous, on est tombés amoureux de Marchin, on avait bu trop de bière…"

Lors de leur premier passage à Latitude 50 en 2011 pour leur spectacle précédent, "Oblidarium", l’un des techniciens est rentré dans un mur à vélo après une représentation. La roue tordue du malheureux est toujours exposée sur le mur des trophées du bistrot de Latitude 50, où se côtoient tous les objets laissés par les artistes de passage dans ses murs. Cette année, c’est avec "Deadtown" que les jumeaux sont de retour à Marchin et, d’après Matej, les seuls habitants du coin pas très contents de les revoir sont "les vaches qui ne peuvent pas voir le spectacle".

Far West et Cabaret

Cette fois c’est dans l’univers du cabaret et du western qu’ils transportent les spectateurs, en mêlant théâtre, cinéma muet, marionnettes, danse, musique et effets spéciaux. Le pitch: deux frères tiennent un cabaret en Europe, inspiré du monde des westerns. Pour plus d’authenticité, l’un des deux décide de partir en Amérique pour ramener un Amérindien. C’est à Deadtown qu’il débarquera, la ville où a été affiché le premier avis de recherche "Wanted" de l’histoire, placardé sur la porte du saloon par… un Tchèque. Va s’ensuivre une série de rebondissements entre grand Ouest américain et Europe de l’Est. Mais pour Petr, l’histoire n’est pas le plus important.
Lui qui a participé à l’écriture du scénario s’est surtout inspiré de toute la période des années 1900, "un peu avant, un peu après". "Le monde du Far West est très riche, avec une atmosphère, un caractère particulier." Les frères Forman sont des créateurs d’ambiance. C’est dans un univers entier qu’ils veulent nous plonger, dans une époque pleine de découvertes et de nouvelles inventions: la photographie, le cinéma, les premiers effets spéciaux et enregistrements audio…

"Si on travaille aujourd’hui avec des effets spéciaux, ça vient de là. Aujourd’hui on utilise la technologie dans notre spectacle pour se rappeler de cette époque d’innovations. Deadtown est un hommage aux pionniers du XXe, à tous ces rêveurs qui voulaient plus", explique Petr. Ce spectacle met en scène de grands classiques, le méchant, la jolie fille, le saloon et son joueur de piano… "C’est pour moitié du vrai, inspiré des films et photographies de l’époque, et pour moitié de la fantasy, du rêve, résume Petr. On peut rêver tout ce qu’on n’a pas trouvé, et le rêve, c’est le plus important."

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