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Les yeux des autres

©BELGAIMAGE

"On ne voit bien qu’avec le cœur" écrivait Saint-Exupéry. C’est d’autant plus vrai quand il s’agit de celui des autres… Celui de Carine ou de Gaëlle par exemple, bénévoles d’Audioscenic qui propose des spectacles et expos en audiodescription.

Ce soir-là à l’Eden à Charleroi, se joue "Joséphina" de la compagnie Chaliwaté. Un spectacle peu bavard, où l’émotion passe surtout par la poésie des corps, le mime, la danse, l’absurde. Un spectacle très gestuel donc, à voir, dans tous les sens du terme! Y compris les yeux fermés, à condition d’avoir les oreilles grandes ouvertes, comme vont nous le faire découvrir Carine Lorent et Gaëlle Balthazart, audiodescriptrices pour l’ASBL Audioscenic. Munies d’un casque avec micro, les deux voix off se partagent un bureau en régie, sur lequel est posé un écran diffusant une captation vidéo de la scène et des premiers rangs. Là où viennent d’être installées par l’équipe d’accueil les personnes non et malvoyantes et leurs accompagnateurs ainsi que, pour certaines, leurs chiens-guides. Il reste un petit quart d’heure avant que le reste du public ne pénètre dans la salle. Le temps pour Bob, le régisseur d’Audioscenic, d’équiper les uns et les autres d’une sorte de baladeur relié à deux écouteurs.

Proposition de spectacles en audiodescription, optimisation de l’accès réservé aux personnes à mobilité réduite, formation de tout le personnel à l’accueil du public en situation de handicap. Autant de petits gestes qui peuvent changer beaucoup et pour lesquels l’Eden, le dynamique centre culturel de Charleroi, a été récompensé d’un prix d’encouragement par l’Agence wallonne pour l’intégration des personnes handicapées et d’un prix par la ligue des familles lors de la dernière remise des Wippy d’or. "Ces initiatives en faveur de l’accueil des personnes handicapées s’intègrent dans notre démarche d’ouverture à tous les publics, dans notre volonté de toucher les cultures au pluriel, dans notre envie de faire de l’Eden un lieu de vie et pas seulement une salle de spectacles", expliquent Fabrice Laurent, le directeur du lieu, et Carmela Morici, la responsable de la communication et du service de relations aux publics.

Pour alimenter sa réflexion avant de passer à l’action, l’opérateur culturel carolo avait réuni dans un groupe de travail des représentants de l’association francophone d’aide aux handicapés mentaux (AFrAHM), d’Horizon 2000 qui lutte pour la démystification de la personne handicapée, de l’œuvre nationale des aveugles (ONA), du mouvement social de personnes malades, valides et handicapées Altéo, de l’échevinat concerné et de l’association Article 27 entre autres. "Ensemble, nous avons dressé un cahier des charges pour améliorer l’accessibilité de l’Eden, poursuivent Fabrice Laurent et Carmela Morici. Une série d’aménagements ont déjà été réalisés, d’autres devraient suivre. Nous aimerions, par exemple, ajouter une main courante dans le hall d’entrée et installer une boucle à induction pour que les personnes malentendantes puissent se connecter à la régie lors des représentations et ne plus être gênées par les bruits parasites. Nous réfléchissons aussi à des activités incluant des enfants atteints de déficience intellectuelle." Autant de nouvelles pistes à explorer, qui donneront peut-être des idées à d’autres…

"Levez la main s’il vous plaît si vous m’entendez!" Rassurée sur le bon fonctionnement du matériel, Carine démarre la séance par quelques infos pratiques (la localisation des toilettes, de la brasserie, la taille de la salle…) et très vite enchaîne sur une sorte de prologue à "Joséphina". Elle explique que les deux comédiens sont en train de s’échauffer sur scène, précise qu’ils sont de type méditerranéen, détaille ce qu’ils portent, passe en revue le décor… dans ses moindres recoins. En le balayant distraitement, nous avions bien remarqué une chaise sur laquelle étaient accrochés des vêtements mais pas qu’il s’agissait de trois chemises d’hommes, que le guéridon juste à côté était drapé de noir, que du basilic était suspendu au meuble de cuisine, que les paniers étaient en osier, ni que le chapeau du comédien était de type borsalino. "Pour les aveugles, les détails sont des repères, commente Carine. Et puis, durant le spectacle, on n’aura plus l’occasion de dire tout ça. J’essaie de leur livrer de la manière la plus neutre possible ce que le scénographe a voulu mettre en scène: la disposition du décor, l’éclairage, le type de meubles, la couleur des murs, des rideaux, du sol… Il faut faire attention à l’ordre dans lequel on donne les infos, pour que l’une d’elles ne vampirise pas les autres. Ne pas préciser tout de suite que les murs et les sols sont rouges par exemple, sinon il y a un risque que le public ne ‘voit’ plus que ça."

Chaque syllabe compte

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Commence ensuite la représentation. Une performance pour les artistes, mais aussi pour les audiodescriptrices qui vont tenir le crachoir pendant une grosse heure, sans jamais rien lâcher. La voix de Carine accompagne chaque fait et geste des comédiens, rythmée par leur cadence, modulée par l’émotion et la narration, sublimée par les passages musicaux. Ses observations sont pertinentes, ses phrases fluides, son débit assuré, sa diction impeccable. Elle n’improvise pas. Un peu plus d’une semaine auparavant, Carine et Gaëlle ont assisté au spectacle et l’ont enregistré afin de pouvoir rédiger leur texte. Elles l’ont aussi testé "à sec" (une répétition générale avec le matériel) quelques jours avant le jour J. Une dizaine d’heures ont été consacrées à la préparation de "Joséphina". "Mais il y a des spectacles pour lesquels c’est bien plus, explique Bob. ‘La tempête’ de Shakespeare a bien nécessité 50-60 heures de boulot…"

"Il ne faut pas voler le spectacle aux gens!"
Carine Lorent
Audiodescriptrice

Toute la difficulté de l’exercice réside dans le choix des mots: ceux qui sont riches de sens, ceux qui garantissent le bon tempo. Entre automobile et voiture, par exemple, il n’y a pas photo! "On essaie d’en dire le plus possible en un minimum de syllabes, car la durée de nos interventions est forcément limitée: nous ne pouvons pas parler en même temps que les comédiens, nous devons nous insérer entre les dialogues, poursuit Carine. Il nous faut aussi hiérarchiser les infos visuelles vu qu’on ne pourra pas être exhaustif, mais pas question non plus de faire de la rétention d’infos. Pour que notre public puisse comprendre le spectacle, s’en faire une construction mentale, on lui traduit les images, on élimine les sons mystères, on décrit ce qu’on voit mais attention, on ne l’explique pas. Ce serait plus facile pourtant… Mais il ne faut pas voler le spectacle aux gens! À eux de se faire leur propre interprétation."

Découvrir autre chose

Vers la moitié du spectacle, Carine cède le micro à Gaëlle qui vient de terminer, après plusieurs mois d’écolage, la formation en audiodescription délivrée par Audioscénic. L’association compte actuellement une quinzaine de voix off. Toutes bénévoles! "Notre but n’est pas de le rester, précise Carine. Mais pour l’instant, seuls nos frais sont pris en charge. Notre motivation nous vient de notre passion pour le théâtre, l’art, les spectacles. Nous sommes pour la plupart des comédiens et metteurs en scène non professionnels et nous avons envie que la culture soit accessible à tous. Pourquoi les personnes non ou mal voyantes ne pourraient pas se rendre à une expo ou au cirque? Pourquoi ne pourraient-elles pas suivre un ballet ou un spectacle très visuel comme celui-ci?"

©Stephan Neubauer

Encore faut-il que les artistes et les opérateurs culturels acceptent de se prêter au jeu… Comme le remarque Yann, l’un des bénéficiaires du service, "ce support est aussi utilisé lors de matchs de foot ou au cinéma mais en Belgique, seuls quelques films sont audiodécrits alors qu’aux USA, par exemple, c’est une pratique courante. On trouve aussi pas mal de choix sur les chaînes de télé françaises." En tout cas, vu les mines réjouies ce soir-là à l’issue de la représentation, il est clair que l’offre répond à une réelle demande. "Sans nos casques, nous n’aurions jamais pu suivre un spectacle pareil, confient Françoise et Michel. Nous aurions été dans le vide, nous n’aurions rien compris. Il y avait tellement à décrire. Et la personne qui vous accompagne au théâtre ne peut pas à la fois découvrir et expliquer – on mesure bien l’ampleur du travail effectué par ces dames. Grâce à l’audiodescription, nous avons accès à autre chose. Avant, on devait se contenter des pièces classiques. Il y avait également les radiophoniques; aujourd’hui on a les MP3. Mais dans une salle, il y a aussi toute l’ambiance." Et le plaisir de sortir de chez soi pour aller au théâtre, tout simplement.

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