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interview

Lorette Moreau: "Création et militantisme participent d’un même mouvement"

"On va bâtir une île et élever des palmiers", de Lorette Moreau et Axel Cornil. ©Lorette Moreau

Comment s’organise-t-on collectivement dans le contexte de la crise climatique? Au Théâtre de la Vie, Lorette Moreau et Axel Cornil font de cette question le cœur de leur nouveau spectacle.

En 2019, son spectacle "({ : })" ("imprononçable") recevait le Prix Coup de cœur du Jury jeune lors du Festival Émulation à Liège. Deux ans plus tard, Lorette Moreau dévoile le résultat de sept années de recherche autour de l’empathie et de l’intelligence collective face aux défis de demain.

Sept ans de recherche, c’est tout l’opposé de l’injonction de productivité à l’œuvre dans le milieu artistique?

Quand on a commencé le processus de création avec Axel Cornil, en 2014, on avait envie de tester le "slow art": prendre le temps de mener une recherche sur le long terme. Cette expérimentation s’est ensuite ouverte à d’autres énergies et d’autres dynamiques, en invitant Consolate Sipérius et Renaud Van Camp sur scène. L’intelligence collective, c’est de tirer profit des compétences de chacun et d’avoir une dynamique positive. Axel et moi avons coécrit le texte, je me suis chargée de la mise en scène, lui, de la dramaturgie. Notre île est aujourd’hui peuplée de onze personnes! Pour moi, c’est comparable à la peinture au glacis des maîtres anciens, où de nombreuses couches successives sont nécessaires mais n’empêchent pas de voir par transparence ce qui a précédé. C’est un long affinage.

"Je remarque que des questions qui traversent les milieux féministes, queer ou écolos nous traversent aussi: on manipule des outils et des matériaux communs."

Depuis 2014, les thématiques traitées dans le spectacle ont pris de plus en plus d’ampleur…

Oui, on devait d’ailleurs jouer pour la première fois en mars 2020, mais l’actualité est venue nous percuter de plein fouet, en résonance avec ce dont parlait le spectacle. C’est un endroit d’interrogation très fort, pour lequel je n’ai pas de réponse. Notre temps de maturation en tant qu’artistes est mis en tension avec le temps de l’actualité et des bouleversements climatiques qui sont à l’œuvre dans le monde entier.

Lorette Moreau. ©Anna Basile

Face au défi climatique, pourquoi ne pas plutôt militer?

J’ai une mère militante écologiste et j’ai de plus en plus envie d’être active sur les deux plans. Je crois que la création et le militantisme participent d’un même mouvement, agissent comme des vases communicants. Je remarque que des questions qui traversent les milieux féministes, queer ou écolos nous traversent aussi: on manipule des outils et des matériaux communs. On réfléchit à comment s’organiser collectivement, comment s’outiller face au défi climatique. Tout ce qu’on a expérimenté au cours de la création intéresse aussi les milieux militants. On fait la même chose, finalement: s’organiser pour poser des actions – souvent performatives – mais avec des impacts différents. D’ailleurs le spectacle est appuyé par Mycélium, fondation qui soutient habituellement des projets écologiques "concrets". J’aime que la rencontre soit possible. Il y a une grande porosité.

"Dans les écoles d’acteurs, on apprend surtout à être interprète mais on est peu outillé pour porter un projet."

Quelle est la place des spectateurs dans une création qui parle d’intelligence collective?

Dès le départ, cette question s’est retrouvée au centre de notre réflexion. D’ailleurs le public est inclus dans la narration: les spectateurs sont les survivants d’une catastrophe indéterminée, ils font partie de la fiction qu’on raconte. On mobilise aussi leur intelligence de groupe: comment faire pour enchanter et amener de la fantaisie et du jeu dans des pratiques d’intelligence collective? Comment rendre la structure plus appétissante? Ce sont de grandes questions qui nous animent et que reflète le spectacle, qui parle autant du processus de travail que du sujet. Mais je ne sais pas si notre méthodologie conviendrait à tout type de projet…

Ces pratiques sont-elles déjà enseignées dans les écoles d’art dramatique?

Dans les écoles d’acteurs, on apprend surtout à être interprète mais on est peu outillé pour porter un projet. Comment créer de la matière au plateau, produire un spectacle, travailler 8h sans se fatiguer: on apprend tout sur le terrain et on est souvent démuni. Quand j’arrive avec des outils d’intelligence collective face à mes étudiants d’ARTS2, je sens qu’ils sont avides de les découvrir et de s’en emparer! J’aime beaucoup parler avec mes pairs de nos processus créatifs. L’Amicale de production, dont je fais partie, permet ce partage de méthodes et de pratiques. Je suis heureuse de faire partie d’une communauté de personnes qui s’outillent et s’offrent la liberté d’être créatifs jusque dans l’invention de nouvelles méthodes! On peut s’amuser, transformer les outils existants et y prendre plaisir! Se mettre en condition de jeu offre de nouvelles possibilités…

Depuis la pandémie, vous menez aussi une recherche participative, dénommée "Solastalgia"?

Elle est née de ce spectacle alors en cours de création: en lisant tout ce qui s’écrivait sur l’effondrement, j’ai pu observer que ça m’affectait moralement et émotionnellement, et je me suis rendu compte que l’éco-anxiété était un vrai sujet de société, qu’elle avait un impact non négligeable sur la santé mentale, ce qui explique pourquoi plein de gens préfèrent rester dans le déni de la crise climatique. Alors j’ai eu envie de creuser cette question, qui va se poursuivre lors de résidences d’écriture et de création à Avignon et Ostende cette année, à La Balsamine ensuite. Ce que je veux faire, c’est essayer de construire un espace de réconfort face à cette peur de l’avenir et à toutes les angoisses ou tristesses qui nous habitent. Un lieu où aller puiser de l’énergie pour se remettre en action.

Lorette Moreau

"On va bâtir une île et élever des palmiers", Lorette Moreau & Axel Cornil, Théâtre de la Vie, Saint-Josse-ten-Noode, jusqu’au 25 septembre.

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