Marguerite, reine de Navarre et du fait divers

©Simon Gosselin

"L’Heptaméron" est le dernier ouvrage écrit par Marguerite d’Angoulême. Des fables de la Renaissance et pourtant criantes d'actualité, transpirant le désirs, les aventures galantes, la débauche, le viol et l’inceste. À vivre en musique au Théâtre de Liège.

"Heptaméron, récits de la chambre obscure"

Par Benjamin Lazar et Geoffroy Jourdain.

D’après "L’Heptaméron" de Marguerite de Navarre et la musique de Claudio Monteverdi et de ses contemporains.

Note: 5/5

Du 31/3 au 4/4/19, au Théâtre de Liège, en coprésentation avec l'Opéra royal de Wallonie

Quand la pluie tombait à verse, rythmant les jours sans fin d’un plic-ploc monotone, nos aïeux savaient trouver le remède magique à l’ennui: ils inventaient des histoires, et se les partageaient. Ce passe-temps d’autrefois a livré quelques belles pages de la littérature: "Frankenstein" est né, à l’été 1816, du déluge inondant les rives du lac Léman. Bien avant, une crue du gave de Cauterets, dans les Hautes-Pyrénées, a-t-elle réellement confiné dix voyageurs-conteurs dans une abbaye locale? C’est ce que Marguerite d’Angoulême a voulu nous faire croire, en rassemblant, au milieu du XVIe siècle, en un recueil intitulé "L’Heptaméron", une septantaine de nouvelles un peu gore – chaque devisant racontant dix récits, sept jours durant.

Reine de Navarre et femme de lettres, la sœur de François Ier y assure que l’ensemble des écrits, tantôt émouvants, tantôt terrifiants, relatent des événements authentiques, "vu ou ouï dire à quelque homme digne de foy". Même si certains possèdent des fondements vérifiés, nous serions bien crédules de les prendre tous au sérieux… Mais une chose est sûre: ils parlent de désirs. D’aventures galantes, de débauches, de viols et d’incestes. Ces histoires prétendument véritables, rédigées dans une langue extrêmement raffinée, ont franchi les époques: parfois drôles, souvent charnelles, presque toujours cruelles et… invariablement tragiques.

Au p'tit déj, Benjamin Lazar explique son spectacle...

Un jeu d’échos

Il fallait du culot pour les mettre en scène. Encore plus pour enchevêtrer leur mystère à des madrigaux baroques italiens et à des témoignages d’amour contemporains. Et pourtant, directeur de la compagnie L’Incrédule, le Français Benjamin Lazar, qui lie musique et théâtre depuis ses premiers pas, réussit cet étrange pari.

Dans un décor assez brut, qui évoque peut-être la chambre obscure d’un peintre (le plateau jonché de planches en bois semble en construction), des vidéos d’intempéries, de tsunamis, de digues rompues et d’autos culbutées rappellent le contexte météo particulier de la conception des histoires. Puis un acteur se lance. En prose avec, ça et là, des insertions de poèmes en vers. Valet bestial espionnant sa maîtresse, frères religieux coupables de crimes passionnels, amoureuse forcée de boire dans le crâne de son amant… De l’émotion du souvenir naît la nécessité de chanter: soudain, sans préavis, les solistes de l’ensemble vocal Les Cris de Paris prennent la main: comme tous sont également instrumentistes, cor, violon, basson ou hautbois renvoient la balle aux conteurs. Un comédien américain assure enfin la relève, en relatant ses peines de cœur, véridiques et actuelles.

Un formidable jeu d’échos se met ainsi en place, entre les êtres, les langues, les pays et les siècles, pour éclairer la pensée un peu trouble de la reine. Qui n’était point sotte, dans l’enthousiasme humaniste de la Renaissance. Taxée tout à la fois de calviniste, d’évangélique, de libertine et de féministe, ses écrits restent curieusement très modernes, par leur absence de complaisance et l’acuité d’un regard sans moralisme ni sentimentalisme.

Extraits de l'"Heptaméron" de Benjamin Lazar et Geoffroy Jourdain

Jeans et robe de bure

"D’après Marguerite, les femmes ont des choses à dire sur l’amour qui ne sont pas mièvres, constate Lazar. Face à la fureur du désir, notamment. Quand il survient, rien ne l’arrête: toutes les conventions sociales sautent, jusqu’à la destruction." En jeans (pour les unes) et en robes de bure (pour les autres), actrices et acteurs témoignent tour à tour de cette violence, apaisée par la petite musique onctueuse, consolante, lénifiante des polyphonies de Monteverdi ("Fasse que je meure dans un baiser") et consorts.

"D’après Marguerite, les femmes ont des choses à dire sur l’amour qui ne sont pas mièvres. Face à la fureur du désir, notamment. Quand il survient, rien ne l’arrête: toutes les conventions sociales sautent, jusqu’à la destruction."
Benjamin Lazar
Metteur en scène

Genre musical qui n’a existé qu’à un moment précis de l’histoire, sans jamais plus réapparaître (et qui débouchera sur l’invention de l’opéra), le madrigal trouve ici sa place de choix, lui qui "dramatise" à merveille la perte du penchant amoureux. Sur scène, une voix de basse transperce les corps. Des bougies éclairent une tapisserie d’Aubusson. ça sent les herbes aromatiques.

Une musicienne angélique pleure en japonais. Nous sommes à la cour des Médicis. Une solitude mène à l’inquiétude. Et l’on se prend à attendre, ce qu’on pensait ne plus savoir faire, de nos jours, non pas que la pluie cesse, dehors, mais que l’érotisme douillet de ces récits chantés vienne nous protéger, encore un instant, des orages du monde et de nos propres tempêtes intérieures

>Du 31/3 au 4/4/19au Théâtre de Liège, en coprésentation avec l'Opéra royal de Wallonie

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