Milo Rau sur des sables mouvants

©Michiel Devijver

Déconfiture face au dernier volet de la trilogie criminelle de Milo Rau, créé au NT Gent. Le metteur en scène suisse s'attaque à l'affaire Demeester, sans rien en dire.

Douze ans après les faits, l’affaire Demeester demeure un mystère: quel insoluble parcours psychologique a poussé cette famille de Calais – deux parents, deux enfants – à se suicider par pendaison en tenues de cérémonie, ne laissant qu’une brève note déclarant "Désolés, nous sommes allés trop loin"? Cette question, Milo Rau a choisi d’en faire le cœur du dernier volet de sa trilogie, après avoir consacré "Five Easy Pieces" à l’affaire Dutroux et "La Reprise" au meurtre homophobe d’Ishane Jarfi à Liège.

"Familie", de Milo Rau

Note: 2/5

Avec Filip Peeters, An Miller, Leonce Peeters, Louisa Peeters.

Au KVS (Bruxelles) le 7/4 à 20h (complet).

Créée ce samedi à Gand, "Familie" met en scène une vraie famille de comédiens: An Miller, Filip Peeters et leurs deux filles adolescentes, Léonce et Louisa. Un stratagème dramaturgique intéressant puisqu’il permet aux acteurs de s’interroger sur leur propre dynamique familiale, depuis les vidéos amateurs prises quand les filles étaient de tout jeunes enfants jusqu’à leur dernière soirée passée chez eux avec leurs deux chiens avant le grand final. Mais au fil d’1h30 de spectacle, on comprend peu à peu qu’il ne s’agit que de cela – un stratagème – et que personne ici n’a rien à dire sur les motivations de la famille Demeester. En fait Milo Rau ne raconte rien, hormis l’évocation symbolique du grand suicide annoncé de notre monde occidental!

Il se contente de filmer en direct des scènes d’une banalité affligeante, sauvées de justesse par la qualité de ses comédiens, en particulier Louisa Peeters qui se livre face caméra pour raconter comment elle en est arrivée à développer des pensées suicidaires à l’internat. Ouvrant le spectacle, ce moment de fragilité exacerbée, où cette jeune fille dévoile ses zones d’ombre, laisse espérer un crescendo dramatique qui permettra au public de comprendre comment une famille peut en arriver "là": "Car c’est exactement ce que fait le théâtre, nous dit Milo Rau, il remplace les idées, la moitié de l’information et ses préjugés, par l’expérience." Tout comme le cinéma: quand Joachim Lafosse s’emparait de l’affaire Geneviève Lhermitte dans A perdre la raison (2012), on pouvait suivre – et ressentir – le parcours mentalement secoué de cette femme, coincée entre son mari et son beau-père, le film offrant une porte d’accès à son désespoir et à sa "solution" radicale pour y échapper – assassiner ses enfants avant de se donner la mort. Mais ici, il n’en est rien!

Cousu de fil blanc

Car dès le départ l’affaire est bouclée: les quatre comédiens se posent en famille aimante, soudée, traversée de doutes et de questionnements comme tout un chacun, mais sans qu’on perçoive la moindre déviance psychique pouvant apporter des éléments de réponse quant à l’issue tragique de toute l’affaire. Aucun conflit interne ne les anime, hormis le père trop souvent absent ou une remarque de la mère à sa fille au moment du repas. En dehors de ça, c’est le calme plat, et pourtant on le sait d’emblée: ce soir est le dernier, après les fruits de mer ils feront leurs cartons, couperont le gaz puis s’en iront se pendre dans leur salon vitré.

Comme les flics et les psys avant lui, Milo Rau s’est cassé les dents sur l’opacité de l’affaire Demeester.

On aimerait y croire, trembler avec eux, pleurer en écoutant Leonard Cohen et Rameau, mais tout est cousu de fil blanc, et le vide du propos est à peine masqué par la perfection du décor, la beauté des costumes, le dispositif filmique et la performance des acteurs. Un coup d’œil au programme montre l’équipe en repérage à Calais, interrogeant les voisins des Demeester ou – comble du mauvais goût – posant devant leur tombe! On comprend vite que ce voyage organisé n’a rien apporté à Milo Rau: comme les flics et les psys avant lui, il s’est cassé les dents sur l’opacité de l’affaire, construisant un spectacle documentaire sur du vent. Une déception à la mesure de l’espoir qu’on y plaçait…

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