chronique

Montaigne et La Boétie, les meilleurs ennemis du monde

Journaliste

Dans "Parce que c’était lui", Jean-Claude Idée révèle le vrai visage de cette paire de philosophes déchirés par la politique.

Paris 1588, Montaigne est penché sur les épreuves du troisième livre de ses "Essais". Arrive une jeune femme de 20 ans débarquée de sa Picardie natale, Marie de Gourmay qui lui déclare son admiration et son amour. Il se dit rompu, fatigué, malade et commence par la rembarrer mais elle insiste, le prend à l’abordage, lui offre son amour et ses services puis avoue vouloir "entrevoir ses abîmes". Elle veut savoir pourquoi il a trahi feu son ami Etienne de La Boétie en ne publiant pas "Le discours de la servitude volontaire" que son ami lui avait confié le soin de publier. Montaigne se défend invoquant l’hommage qu’il lui a rendu en rédigeant les "Essais". Interloqué, fâché, Montaigne renvoie l’impudente hostile qui s’accroche, alors il se retire. Mais une fois couché, apparaît un jeune homme, La Boétie vient en songes lui demander des comptes.

©Jeep Stey

L’ami défunt vient habiter ainsi le moindre somme, la plus petite sieste de Montaigne avec lequel il entretient un dialogue polémique sur fond de querelle philosophique. Montaigne commence par nier la trahison mais finira par admettre avoir voulu passer sous silence le texte qu’il considérait comme révolutionnaire et dangereux. Parallèlement à ce déballage du passé, se développe au présent la relation amoureuse avec Marie de Gourmay, qui se révélera comme l’une des premières féministes, alors que l’on découvre un Montaigne impliqué en sous main dans des négociations politiques pas toujours très reluisantes.

Antagonisme permanent

En fait d’amitié, il y a un antagonisme permanent entre accommodement et intransigeance.

Véritable modèle des amitiés célèbres, celle qui unissait Montaigne et La Boétie prend ici un autre visage, celui d’un antagonisme permanent entre l’accommodement et l’intransigeance, entre une certaine complaisance et la recherche de la liberté absolue, l’anarchie. "Tout ce que dit Montaigne dans ‘Les Essais’ est le contraire de ce que dit La Boétie dans ‘Le Discours’, souligne Jean-Claude Idée. Et cet antagonisme permanent a créé une fraternité." L’auteur et metteur en scène s’est inspiré de son érudition passionnée pour cette époque pour écrire un dialogue original "imprégné par la pensée des protagonistes, en veillant à ce qu’aucune pensée formulée ne soit étrangère à leur discours. Approfondir la pensée d’alors nous donne des clés, des éléments de réponse pour notre époque". Ce passionné d’histoire voit en effet dans la période des guerres de religion "un miroir avec notre époque où l’illusion lyrique bascule dans une tragédie obscure", allant jusqu’à faire un parallèle entre la querelle qui oppose les deux philosophes avec les enjeux des élections présidentielles françaises et l’éternelle opposition gauche-droite.

MET | L’écriture dramatique contemporaine

Fondateur, avec Michel Onfray, des Universités populaires du Théâtre qui entendent remettre le texte et le théâtre de réflexion au cœur de la pratique théâtrale contemporaine, Jean-Claude Idée est aussi à l’origine du Magasin d’Écriture Théâtrale. Le MET entend faire découvrir, par le biais de lectures-spectacle, les écritures dramatiques contemporaines. Deux textes de Jean-Claude Idée sont présentés ce lundi 16 janvier, "un grand roi" et "Korczak, la tête haute", tandis que le "Discours de la servitude volontaire" d’Etienne de La Boétie adapté et interprété par Dominique Rongvaux est présenté les 14 et 20 janvier à la Comédie Claude Volter.

 

Le texte richement travaillé et non dénué de quelques pointes d’humour est présenté dans une scénographie et une mise en scène tout en sobriété. Il est porté sans artifice mais avec une efficacité sans faille par un trio de comédiens dans lequel la jeune Katia Miran impressionne face à deux acteurs plus chevronnés.

"Parce que c’était lui: Montaigne & La Boétie"

Texte, scénographie et mise en scène: Jean-Claude Idée

Avec Emmanuel Dechartre, Dominique Rongvaux et Katia Miran | 4/5.

Jusqu’au 22 janvier à la Comédie Claude Volter à Bruxelles, 02 762 09 63, www.comdievolter.be

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