New York | Le "West Side Story" made in Belgium a déjà conquis Broadway

(c) Jan Versweyveld

Porté par les choix forts d’Ivo Van Hove et d’Anne Teresa De Keersmaeker, et par un casting rafraichissant, cette nouvelle adaptation "made in Belgium" d’un classique que l’on croyait intouchable, débutera sur Broadway officiellement ce jeudi 20 février. Impressions à chaud lors de l’une des nombreuses previews du spectacle...

Le spectacle

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«West Side Sory». Leonard bernstein

Ivo van Hove, mise en scène - Anne Teresa De Keersmaeker, chorégraphie - Jan Versweyveld, lumières. Avec Isaac Powell (Tony) et Shereen Pimentel (Marie).

Les Jets et les Sharks entrent sur une scène brute, fumante. La défiance se lit sur leurs visages juvéniles. Leurs claquements de doigts si caractéristiques ont disparu, mais la rivalité entre les deux gangs les plus célèbres de Broadway est intacte, dans ce nouveau "West Side Story": une adaptation moderne qui capture avec justesse l’Amérique d’aujourd’hui, dure et violente.

La pièce dure une heure quarante-cinq, sans entracte. Elle est menée tambour battant, à l’image de la jeunesse et de la fougue de ses protagonistes, dont une trentaine débutent à Broadway. Tony et Maria, les amants véronais version quartier ouest de Manhattan, se rencontrent lors d’un bal de quartier. Vite pris au piège de la violence de leurs clans, ils se battent pour que leur amour impossible puisse survivre.

Isaac Powell (Tony) est une révélation, un chanteur puissant et vulnérable, aux côtés de Shereen Pimentel, pétillante dans le rôle de Maria, qu’elle incarne avec impertinence et une superbe voix aux accents lyriques. Dans cette version, plus en phase avec notre époque, les Jets sont blancs et afro-américains, et les Sharks, portoricains et Latinos. La musique de Leonard Bernstein est la même, à part l’omission d’"I Feel Pretty", seule entorse au répertoire original. Le script n’a pas bougé et n’a pas pris une ride. Pour le reste, tout a été repensé.

West Side Story on Broadway

L’Amérique d’aujourd’hui, dure et violente

Reprendre "West Side Story", demande une certaine dose d’audace: les quatre créateurs d’origine (Bernstein, Laurents, Sondehim, Robbins) avaient déjà pris ce pari un peu fou en voulant transformer Roméo et Juliette, et en faire une nouvelle œuvre, déjà moderne. En 1957, la comédie musicale était devenue l’un plus gros succès qu’avait alors connu Broadway avec ses 732 performances, puis 10 Oscars pour son adaptation cinématographique.

15.000.000
Budget de la production en dollars
280 personnes y travaillent depuis des mois, dont 39 comédiens et 28 musiciens.

Metteur en scène mondialement reconnu dans le milieu de l’opéra et du théâtre, Ivo Van Hove, 61 ans, a imprimé sa vision, un style faussement minimaliste, qui inspire un nouveau souffle à ce "West Side Story". Pour son adaptation de "Vu du pont" d’Arthur Miller à Broadway, Van Hove avait été sacré de deux Tony Awards. C’est lui aussi qui a mis en scène la comédie musicale "Lazarus", ultime œuvre de David Bowie. Aux côtés du metteur en scène depuis une trentaine d’années, Jan Versweyveld, assure la scénographie – méticuleuse – et la mise en lumière de ses spectacles.

Van Hove a fait le choix radical d’introduire la vidéo sur scène. Alors que les comédiens jouent et dansent, ils sont filmés et parfois s’enregistrent eux-mêmes avec des smartphones. Tout est retransmis au-dessus d’eux, sur un écran géant surplombant l’action: les décors soignés (l’épicerie de Doc, l’atelier où travaille Maria) s’y imbriquent comme une maison de poupée. D’autres décors, construits en coulisses, n’apparaissent que par le biais de cette toile, comme au cinéma. Ce double regard permet des jeux de miroirs esthétiques, en particulier pour les scènes de danse.

Une scénographie méticuleuse

Les chorégraphies originales de Jerome Robbins, pour beaucoup dans le succès de l’œuvre originale, ont été remplacées par un nouveau vocabulaire: celui d’Anne Teresa De Keersmaeker, compatriote belge de van Hove, figure majeure de la danse contemporaine mondiale et créatrice de la compagnie Rosas. Par la danse, le groupe se rencontre et se croise, toujours sur le fil, entre innocence et bagarre.

De Keersmaeker a pris soin d’être fidèle aux identités représentées: street-dance, accents latins, danse moderne s’entremêlent avec en apothéose la scène de rixe, sublimée la lumière.

De Keersmaeker a pris soin d’être fidèle aux identités représentées: street-dance, accents latins, danse moderne s’entremêlent avec en apothéose la scène de rixe, sublimée par un travail de la lumière remarquable, qui fige l’instant dans un élan dramatique avant le basculement terrible. La scène du balcon ("Tonight"), pourtant si attendue, est complètement revue: ce sont les corps de chaque clan qui tirent les jeunes amoureux et les écartent, offrant l’une des plus grandes réussites esthétiques du spectacle.

"La scène ‘Dance at the Gym’ représente des adolescents qui se ‘confrontent’ sur la piste de dance", explique Clinton Stringer, assistant chorégraphe de la pièce. "Dans les années 50, cela s’était exprimé par des danses latines (mambo) et lindy hop (pour les Jets) – nos chorégraphies ont des influences de salsa et de house/hip hop." 

Dharon E. Jones (Riff) et Amar Ramasar (Diesel). (c) Jan Versweyveld

Entre innocence et bagarre

60 ans après, leur écriture, les chansons "America" et "Officer Krupke" sont l’occasion d’aborder des thèmes toujours d’actualité. D’abord, le rêve américain, vu par le prisme des nouveaux arrivants. Alors qu’Anita, Bernardo et les Sharks chantent leurs espoirs d’intégration, des images de Porto Rico et du mur à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis défilent. Des scènes invocatrices de l’état fébrile d’un pays qui attend le dénouement de l’élection présidentielle en novembre prochain.

L'adaptation d’«Officer Krupke» évoque les violences policières dont les minorités sont les principales victimes, avec des images qui rappellent les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux.

L'adaptation d’"Officer Krupke", chanté par les Jets, évoque les violences policières dont les minorités sont les principales victimes, avec des images qui rappellent les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, notamment pendant le mouvement Black Lives Matter. "Il s’agit d’une histoire véritablement américaine, et les danseurs ont apporté leur vision dans le studio", ajoute Stringer. "En particulier pour les scènes de violence policière dans ‘Officer Krupke’, et comment cela résonnait avec leur expérience personnelle." Ces moments à portée politique ont été particulièrement applaudis; signe que cette comédie musicale populaire continue de viser juste.

Les producteurs, dont fait partie le vétéran de Broadway Scott Rudin et David Geffen (co-fondateur de Dreamworks), n’ont pas lésiné sur les moyens alloués pour redonner vie à ce classique: près de 280 personnes y travaillent depuis des mois, dont 39 comédiens et 28 musiciens, pour un budget de plus de 15 millions de dollars, selon le New York Times (lire l'article > ici).

 

Isaac Powell (Tony) et Shereen Pimentel (Maria) (c) Julieta Cervantes

Une jeunesse fougueuse, pressée, passionnée

Une production gigantesque, mais qui ne s’est pas faite sans heurts. Il y a tout d’abord eu la blessure d’Isaac Powell, qui a reporté la première, prévue initialement le 6 février. Et puis une polémique autour du casting d’Amar Ramasar, qui joue le rôle de Bernardo. En 2018, le danseur est impliqué dans une affaire de photos intimes partagées avec ses collègues du New York City Ballet, qui lui a valu une suspension. Quelques manifestations ont émaillé les previews; la production a fait savoir qu’elle accordait tout son soutien au danseur de 38 ans. (L'article du Guardian > ici)

Le pari de Van Hove à la mise en scène devrait être payant: le Broadway Theater avait déjà vendu 100% de ses tickets pour la première semaine d’exploitation des previews en décembre, avec des recettes avoisinant déjà les 1,5 millions de dollars par semaine, rivalisant avant la grande première du jeudi 20 février avec les autres mastodontes que sont "Hamilton" ou "Wicked".

Dans ce nouveau "West Side Story", New York n’est pas fantasmé: c’est une ville plus crue et moins onirique que dans l’original. Mais cela ne sacrifie en aucun cas au côté grandiose de la pièce, appuyé par une palette de talents bruts et une mise en scène ingénieuse. Tout en respectant ce monument culturel américain, cette nouvelle version de West Side Story est une belle révérence à son temps et à la jeunesse américaine de 2020, un peu désespérée, fougueuse, pressée, passionnée.

West Side Story - le génial prologue du film historique.

 

Pour les spectateurs, pari réussi

«Viscéral et magnifique», «éblouissant»: à la sortie du Broadway Theatre, des spectateurs encore un peu sonnés échangent leurs premières impressions. «C’était très moderne. Je pensais que je connaissais l’histoire mais c’était un regard neuf et contemporain», explique Virginia Craddock, de New York: «Je ne m’attendais pas à un tel crescendo émotionnel.»

Dans la salle, des rires francs ponctuent quelques scènes, notamment grâce au jeu taquin d’Anita (Yesenia Ayala) et de Maria (Shereen Pimentel). Mais c’est surtout une intensité latente qui monte. Alors que le dénouement dramatique approche, quelqu’un dans la salle chuchote à sa voisine: «Est-ce que l’original était gai?» La salle entière retient son souffle pendant les dernières minutes.

Réinterpréter un classique comporte des risques: celui notamment de décevoir les puristes. Avec plus de 700 représentations sur Broadway et ses 10 Oscars pour son adaptation cinématographique, le «West Side Story» d’origine a de quoi intimider. «Il y a 50 ans, on avait repris la pièce dans mon lycée», se rappelle B.J. Baltz, venue de Virginie: «La façon dont ils ont incorporé la vidéo, j’avais peur que ça m’agace, mais en fait ça apporte quelque chose de nouveau.»

«Viscéral et magnifique»

Tous les changements ont été approuvés par Stephen Sondheim et les représentants des trois autres créateurs de la comédie musicale. Interrogé par chaîne de télévision CBS, le parolier explique sa vision: «Ce qui différencie le théâtre du cinéma ou de la télévision, c’est que c’est modifiable. Chaque génération apporte de nouvelles façons de voir une pièce.» (son interview vidéo > ici)

De retour devant le théâtre, qui se trouve en réalité à quelques pâtés de maison du vrai West Side new-yorkais, Gino De Grazia, de Buffalo, précise: «Ils ont réussi à incorporer une part de réel dans la pièce. Ce sont les problèmes que connaissent de nombreuses villes américaines». «Quand les acteurs sortent des iPhone pour filmer les policiers, c’est bien vu, car c’est exactement ce que les gens font aujourd’hui», ajoute Purdie Baumann, venue avec son ami musicien qui a lui particulièrement apprécié les orchestrations de la musique de Leonard Bernstein.

De tous les spectateurs qui ont eu la chance de voir «West Side Story» durant les previews – les performances ouvertes au public avant la première officielle –, le Roi des belges est sans doute le plus distingué: Mathilde et Philippe ont profité d’un déplacement à l’ONU pour applaudir le travail de leur compatriotes le 12 février dernier (le sujet de la VRT > ici).

Peut-être ont-ils partagé l’avis dithyrambique de Grégoire Diehl, parisien de passage à New York: «Éblouissant d’intelligence, de beauté. La direction lumière est extraordinaire. La musique: grandiose. Enfin, un casting avec uniquement des jeunes. On a beaucoup pleuré. On attendait un Broadway comme celui-ci. Que tous les autres, que les vieux de Broadway rentrent chez eux!»

 

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