"Nous n'avons d'autre choix que d'être créatifs", Gunther Broucke (Brussels Philharmonic)

©Debby Termonia

En clôture de notre série: Flagey et le Brussels Philharmonic. Ils symbolisent le décloisonnement radical du nouveau management de la culture subventionnée.

Le patron du Brussels Philharmonic a inspiré notre série sur les managers culturels. Lorsque nous l’avions rencontré à la mi-octobre, à Gand, il s’apprêtait à lancer Scoring Flanders, une société indépendante qui professionnalise la filière des bandes-son qui avait sauvé son orchestre de la disparition.

Alors que l’on tenait pour mort l’ex-Vlaams Radio Orkest, il obtenait, en 2003, un Golden Globe pour la musique de The Aviator de Scorsese, après un enregistrement homérique où le mythique réalisateur donnait aux musiciens belges ses instructions depuis son appartement new-yorkais. Récidive en 2012 avec un Oscar, cette fois pour The Artist. Quelques semaines plus tôt, nous étions au cœur de l’orchestre pour le voir jouer sur des tablettes Samsung, en attendant d’investir le marché de l’édition digitale. Enfin, on apprenait en septembre que Gunther Broucke lançait une fondation pour convaincre des investisseurs d’acheter des instruments à cordes de prix. 10% de rendement annuel pour eux et pour l’orchestre, une qualité de son à la hauteur des grandes phalanges internationales… Rencontre avec un homme qui pense à Léonard de Vinci en se rasant.

À quel moment le cinéma s’est-il imposé comme une stratégie de développement pour le Brussels Philharmonic?

Gunther Broucke: Il y a eu deux moments précis. En 2003, quand je suis entré en fonction, l’orchestre se trouvait dans une crise profonde. Comment s’en sortir: telle était la question. Je percevais que nous avions besoin d’une réussite de taille qui pouvait montrer à un public aussi large que possible que cet orchestre vivait encore. Avec un Sacre du printemps de Stravinsky, on aurait touché mille personnes, guère plus. C’est à ce moment que je me suis dit que la musique de film serait une belle opportunité. Je suis parti à Hollywood pour rencontrer des imprésarios. Et c’est fou: je suis revenu avec la commande de la bande-son de The Aviator de Martin Scorsese.

Qu’est-ce qui les a séduits? Après tout, vous n’êtes pas le seul orchestre symphonique de la planète…

Je l’ignore. Peut-être ont-ils trouvé sexy le projet que j’avais pour l’orchestre. Il est vrai que parallèlement, nous avions déjà construit une relation avec le Filmfestival de Gand, le premier festival au monde à avoir mis l’accent sur la musique de film et ses compositeurs. Voyez la majorité des festivals: ceux-ci sont toujours cantonnés au dernier rang. Aux Oscars, il faut attendre deux heures du matin pour connaître la meilleure bande-son. À Gand, au contraire, les compositeurs sont mis en valeur et je dois dire que leur émotion est perceptible. Ils adorent notre orchestre. Pas spécialement à cause de sa qualité intrinsèque, mais parce qu’il joue leur musique avec le même respect qu’il mettrait à interpréter Rachmaninov ou Stravinsky.

Le second moment, ce fut The Artist, qui vous a rapporté un Oscar en 2012…

Ce nouvel enregistrement a renouvelé l’intérêt pour l’orchestre dans le monde entier. Ce n’est pas tous les jours qu’on gagne une deuxième fois le Tour de France! C’est là qu’on s’est dit: "Il y a là un business". Je suis alors entré en contact avec mes collègues des studios Galaxy de Mol, qui avaient énormément investi dans l’enregistrement et la post-production des bandes-son. J’ai aussi discuté avec le Festival de Gand qui dispose d’un magnifique réseau international d’agents et de compositeurs. Le vendredi 18 octobre, nous avons annoncé publiquement notre nouvelle collaboration à trois avec la création d’une société indépendante: Scoring Flanders. Je suis fier du logo: "Sf"… comme sforzando!

Pour le budget de l’orchestre, c’est une manne inespérée…

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Nous avons cinq objectifs. Un, je cherche du boulot supplémentaire pour les musiciens. Deux, j’organise le "freelance market" avec des standards de qualité élevés. Trois, j’encourage les musiciens à jouer dans leur temps libre et m’assure ainsi un retour artistique pour l’orchestre. Quatre, je diffuse le nom du Brussels Philharmonic dans le monde entier. Et cinq, j’ajoute un revenu propre aux recettes de la billetterie, au sponsoring et à la rétribution des organisateurs. Aucun orchestre en Belgique n’a suffisamment d’argent que pour commander une grande œuvre à un compositeur du format de John Adams, par exemple. Si on veut placer Bruxelles sur la carte, il n’y a pas d’autre choix que d’être créatif.

Où en est votre projet de fondation pour convaincre les investisseurs d’acheter des instruments de qualité à mettre à disposition des musiciens de l’orchestre?

La fondation a été lancée avec du retard, il y a près de trois mois. Mais depuis, nous avons déjà levé un million d’euros! C’est plus créatif que d’organiser des dîners de galas pour séduire les mécènes… Un instrument à cordes bien choisi a deux visages: c’est à la fois un instrument de musique et un investissement. J’ai brisé la frontière entre les deux. Ainsi, après quelques années, va-t-on donner de la valeur ajoutée aux investisseurs et permettre aux musiciens d’accroître la valeur artistique de leur jeu.

Qu’en est-il de votre association avec Samsung dans la conquête de l’édition musicale sur tablette? C’est un vrai projet ou juste un effet d’annonce pour surfer sur l’essor du numérique nomade?

Cela s’était arrêté, mais ça repart. J’étais à vrai dire trop occupé par le projet artistique du Brussels Philharmonic. Jugez-en: 52 concerts en dehors de Belgique. Un effort fou, personne ne fait mieux. Il y a le projet des musiques de films avec, à ce jour, déjà 18 bandes-son produites. Et enfin ce projet de fondation pour les instruments. J’avoue que je n’ai plus eu le temps de m’en occuper. Et puis, il y a eu des problèmes de hard- et de software dont nous ne sommes pas responsables. Mais nous avons eu de nouveaux entretiens avec Samsung. J’ai l’espoir de redémarrer. Ce n’est en tout cas pas un effet d’annonce, mais quelque chose qu’il faut tenter, comme avec chacun de nos autres projets.

Ce qui est frappant, c’est que vous ne vous êtes pas contenté de faire votre job. Vous êtes sortis des clous pour le réinventer… et probablement le sauver.

Cela a commencé en 2003. Nous vivions une crise vraiment profonde. Nous avions touché le fond. Nous avions hérité de l’histoire de l’orchestre: un sac à dos assez chargé! Ni les organisateurs ni la presse ne s’intéressaient à nous. Les musiciens avaient perdu leur amour-propre. Aujourd’hui, je pleure de joie quand je les vois arborer les imperméables aux couleurs de l’orchestre. En 2009-2010, je me suis dit que cela y était, que l’orchestre était guéri et que je pouvais aller voir ailleurs. Je commençais à m’ennuyer. C’est à ce moment qu’un ami proche m’a suggéré d’implanter ma créativité dans l’orchestre plutôt que de faire le business à l’ancienne. J’ai commencé à penser hors du cadre. Et c’est embêtant parce qu’on se réveille tous les matins avec une nouvelle idée. Je dis depuis: "Ceci n’est pas un orchestre": c’est le Brussels Philharmonic! Je rêve de la Renaissance pour les musiciens de cet orchestre. De Vinci n’était pas seulement artiste, il était ingénieur et fabriquait aussi des machines de guerre.

Avez-vous le sentiment de créer un nouveau modèle culturel qui ferait la synthèse entre la pérennité institutionnelle et la dynamique néolibérale?

Il faut en tout cas cesser de ne parler qu’en termes de problèmes. Il faut commencer par un projet, puis trouver un chemin vers son accomplissement. Peut-être rencontrera-t-on des problèmes en cours de route, mais c’est très différent de ce qui se passe. Aujourd’hui, les problèmes sont devenus un but en soi! Regardez Bruxelles: c’est quoi le projet pour Bruxelles? La marque "Bruxelles", c’est un placement par accident. Rudi Vervoort, le nouveau Ministre-Président de la Région, fait véritablement un effort, mais je ne vois pas encore de projet. Par contre, chaque artiste étranger que j’invite à Bruxelles ouvre des yeux comme des billes face au potentiel de cette ville.

Info: www.brusselsphilharmonic.be ou 02/627.11.68.

Le prix de la création

Mais nous avons vu qu’aucun ne succombe à la fatalité d’une contraction de leur activité. Au contraire, à l’exception de La Tricoterie, trop jeune pour en juger, tous ont doublé voire triplé leur public et l’ont fortement diversifié. Cela n’a été rendu possible qu’en décloisonnant leur activité de base, parfois de manière radicale, quitte à subvertir l’idéologie en vigueur dans leur milieu. Au Théâtre de Liège, il a fallu jouer sur la valeur patrimoniale du bâtiment pour se reconnecter à l’imaginaire du public, diversifier une offre dont on peut jouir aussi en journée, ouvrir son réseau au-delà des frontières et jouer la carte touristique. Une dérive insupportablement commerciale pour certains acteurs culturels, traditionnellement focalisés sur la seule activité de la création. Une critique dont font aussi les frais Bozar, les musées Magritte et Fin-de-Siècle à Bruxelles, ou le Guggenheim de Bilbao, le modèle, jugé plus réussi sur son contenant que sur son contenu.

On attendait que le Brussels Philharmonic meure pour couper le robinet des subsides et le voilà qui fait son cinéma! La voie plus escarpée choisie par le KVS, qui a renoncé à son théâtre de répertoire et à sa nature spécifiquement flamande, ne plaît pas non plus à tout le monde. Intervenir directement dans les quartiers de Bruxelles pour y transformer le multiculturalisme en dynamique souligne par trop l’impuissance du politique à résoudre les tensions urbaines.

La coopérative citoyenne de La Tricoterie questionne aussi l’institution en s’organisant indépendamment d’elle, quitte à mêler culture et organisation d’événements.

En faisant feu de tout bois, Gilles Ledure, à Flagey, brouille les cartes, y compris celles des artistes, sommés de justifier leurs émoluments.

Aucun des managers que nous avons rencontrés n’estime avoir d’autre choix… en croisant les doigts que leur créativité nécessaire ne dédouane ni les pouvoirs publics ni les sponsors de leurs responsabilités. Une société en crise doit aussi pouvoir payer le prix de la création si elle veut se réinventer.

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