Nuit et brouillard. Hitler et Wagner. Troisième Reich et Moyen-Âge, c'est "Lohengrin" à Anvers

©Clive Barda

Dans le "Lohengrin", de Wagner, qu’il présente à Anvers, David Alden bouscule les foules et s’amuse à entremêler les époques.

>"Lohengrin"De Richard Wagner, direction musicale Alejo Pérez, mise en scène David Alden, orchestre symphonique et Chœur d’Opera Vlaanderen. | 4/5

Sordides et menaçants, ils pendent par dizaines depuis les cintres, au-dessus des heaumes de soldats lourdement armés d’hast. Des cygnes stylisés y ont remplacé l’aigle, mais rouges, noirs, blancs, ces drapeaux-là parlent salement à la mémoire. Nuit et brouillard. Hitler et Wagner. Troisième Reich et Moyen-Âge. L’assemblage est étrange et saisissant, et l’art des mélanges, l’un des dadas de David Alden. Tout au long du "Lohengrin" (quatre heures quarante, deux pauses) qu’il monte à Opera Vlaanderen, le metteur en scène américain s’emploie en effet à brouiller à nouveau les pistes, par petites touches habiles et sans jamais rendre ses collages indigestes: façades d’immeubles glissées, comme translatées après un bombardement, et mode vestimentaire sage – pantalons à pince, jupes droites un peu niche-niche. L’affaire se déroule dans les années 30 ou 40? C’est probable. Mais voilà que le roi Heinrich porte couronne et cape médiévale bordée d’hermine. Et que le chevalier au cygne, débarqué dans la ville en ruines (Anvers? New York?), canotier crème sur la tête, semble issu d’un autre monde – un vrai alien, rêveur et pacifiste.

Le "Lohengrin" d'Anvers: trailer

Froissements d’ailes

S’il arrive que nos certitudes – comme des pans de murs entiers du décor – vacillent, l’ensemble reste formidablement captivant. Des trouvailles parviennent à émailler cette œuvre très politique, sombre, pessimiste, sublime, magique et forcément (férocement aussi, parfois) abondamment commentée depuis sa création à Weimar, en 1850. Ainsi, l’apparition du mystérieux volatile (dont une version gonflable, géante, accueille le public à l’extérieur de l’opéra) se matérialise simplement, ici, par des froissements d’ailes, un jeu d’ombres de plumes géantes projetées sur les briques. Quant à l’union du héros (le ténor serbe Zoran Todorovich, un peu léger pour le rôle) et de la douce Elsa (la soprano lettonne Liene Kinča, ovationnée), entamée depuis la salle au son de la célèbre marche nuptiale, elle se poursuit sur une scène dépouillée, qu’occupent un seul lit blanc et une immense reproduction de "L’Arrivée de Lohengrin à Anvers" (1886), la fresque d’August von Heckel réalisée pour le château de Neuschwanstein – la folie de Louis II de Bavière. Les époques, encore une fois, se télescopent.

Une fluidité qui donne au spectateur non pas l’impression qu’il s’approche de la tragédie, mais qu’il la vit.

Mais c’est des chœurs que naissent les plus intenses frissons. Alden, qui s’est taillé une réputation de génial directeur de grandes masses, déplace les foules comme personne. Sous la baguette inspirée du maestro Alejo Pérez, celles de "Lohengrin", qu’on sait versatiles, malheureuses et errantes sans maître, bougent sans cesse, en mouvements réglés comme du papier à musique, et par des dynamiques proprement fascinantes où chaque chanteur, qu’il soit civil, soudard ou émeutier, joue sa part, individuellement. Il en découle une fluidité remarquable, qui donne au spectateur non pas l’impression qu’il s’approche de la tragédie, mais qu’il la vit.

À l’Opera Vlaanderen (Anvers), jusqu’au 23/10: www.operaballet.be

Monter Wagner?
Peter de Caluwe, directeur général de La Monnaie

À La Monnaie, onze ans séparent le dernier "Tristan et Isolde" de celui qui y sera monté au printemps prochain. Entre-temps, avec "Parsifal" (en 2011) et "Lohengrin" (en 2018), Romeo Castellucci et Olivier Py ont proposé leurs interprétations de deux chefs-d’œuvre wagnériens. Et voilà qu’un Ring s’annonce…

En 2007, vous aviez pourtant juré que La Monnaie ne serait jamais le lieu pour un Ring…

C’est exact. Le Ring parle de l’exercice d’un pouvoir destructeur, et j’avais eu deux expériences qui s’étaient soldées par des conflits dans l’équipe. Je m’étais promis de garder le Ringà distance. Puis j’ai changé d’avis, notamment parce qu’on tient en Alain Altinoglu le chef idoinepour diriger du Wagner.

Mais Wagner pose toujours des défis scénographiques…

Wagner a suscité toutes sortes de productions phares controversées. Et son propos reste assez éloigné des préoccupations actuelles. En 2023, on va donc commencer la Tétralogie par "La Walkyrie", où des protagonistes humains sont encore bien présents. Pour "Tristan et Isolde", en mai 2019, un cinéaste et un plasticien seront à la barre, pour créer un monde organique et… cosmique.

Programmer Wagner, c’est toujours un casse-tête pour trouver des voix?

Actuellement, les distributions sont moins basées sur l’idée que le public se fait encore des grands interprètes wagnériens (des voix "héroïques") que sur les choix originaux voulus par le compositeur. Il y a aussi de nouvelles générations de solistes.

C’est d’ailleurs un ténor américain "mozartien", spécialiste du bel canto – Eric Cutler –, qui fut le Lohengrin très applaudi à Bruxelles…

Alejo Pérez

Chef de "Lohengrin" et directeur musical, dès 2019, d'Opera Vlaanderen

"Tannhauser", "Der Fliegende Hollander", puis "Parsifal", en mars dernier, et un nouveau "Lohengrin" cet automne… Les saisons passent sans qu’Opera Vlaanderen ne se départisse de sa volonté d’inscrire Wagner au programme.

Le public flamand réclame-t-il chaque année une œuvre majeure de Wagner?

Certainement, et les décennies récentes montrent que Wagner est de plus en plus populaire partout. Sa musique exerce une très forte attirance. Elle met en lumière des héros involontaires, qui sont des figures salvatrices exemplaires, dont la société semble avoir besoin. J’ignore, pour autant, si ces opéras exigent un public particulier. Mais des gens en bonne condition physique, habitués à rester quatre, cinq ou six heures assis, ça, c’est certain!

Pensez-vous qu’il faille aborder Wagner différemment selon les villes, les cultures?

J’ai vu un Ring, en Argentine, basé sur une lecture très, très locale, qu’il serait absolument impossible de montrer par ici. Pour le reste, je n’ai jamais réfléchi à la question!

Quelles difficultés majeures subsistent, aujourd’hui, lorsqu’une maison d’opéra veut monter une production wagnérienne?

On a toujours besoin de voix puissantes, capables de dépasser un orchestre de plusieurs dizaines de musiciens jouant à plein rendement et, en même temps, dotées de beaucoup de délicatesse. Mais dans "Lohengrin", qui est un opéra choral, le principal défi, pour le chef, réside surtout dans la coordination avec les chœurs nombreux sur le plateau…

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