"On est heureux quand on accepte sa voix"

©Aymeric Giraudel

Karine Deshayes incarne "La Cenerentola" de Rossini à l’ORW. Pétille avec Offenbach et La Fontaine. Et célèbre les grands airs de l’opéra français. Petit portrait d’une cantatrice rayonnante, au mezzo somptueux.

Ses amis l’appellent "Coupette", car elle adore les bulles de champagne. "Mais à petites doses, et je ne festoie qu’après les spectacles avec les collègues", insiste-t-elle, tout sourire. Oui, Karine Deshayes est une gourmande. De la vie. De la scène. Du travail, elle qui ne conçoit pas un jour sans plonger dans une partition. Et quand elle parle, c’est toujours avec le soleil dans la voix, celle d’une mezzo-soprano qui célèbre volontiers le répertoire baroque autant qu’elle sert avec éloquence le belcanto romantique. Dont celui de son cher Rossini, qui l’amène aujourd’hui à Liège.

Une anti-star qui "a beaucoup de chance"

C’est pourtant par le baroque qu’elle avait débuté, malgré l’oreille désapprobatrice de son père corniste – "il me réveillait tous les matins avec du Wagner et du Mahler!" Cela ne l’empêchera pas de passer une audition au conservatoire de Paris devant William Christie, s’y faire coacher par Emmanuel Haïm et démarrer en concert avec Christophe Rousset, alors qu’elle est encore aux études. Mais n’allez surtout pas enfermer Karine Deshayes dans un style, elle qui, forte également d’une licence en musicologie de la Sorbonne, s’intéresse tout autant au XIXe siècle, au grand opéra et à la musique de chambre.

"J’ai beaucoup de chance", aime-t-elle répéter, quand on évoque sa route. Sans doute. Mais le talent a fait le reste, la menant de la troupe de l’Opéra de Lyon – quatre folles années de jeunesse – au MET de New-York. Son sacre, à deux reprises, de meilleure artiste lyrique aux Victoires de la musique n’a rien d’usurpé, saluant un parcours sans la moindre erreur de casting.

L’impressionnante succession de rôles à son tableau scénique, de Händel à Bellini (elle a récemment triomphé dans "Norma"), autant qu’une riche discographie parlent d’elles-mêmes. Karine Deshayes l’anti-star a l’enthousiasme communicatif, portée par une nature irradiante, dans un milieu qui n’est pas toujours tendre.

Sa recette ? Elle la donne volontiers : "On est heureux quand on accepte sa voix, ce que j’ai fait. Certains chanteurs voudraient tel ou tel rôle, mais n’en ont pas les moyens. Moi, j’adorerais chanter le duo Posa/Carlo de Verdi, mais je ne suis ni ténor, ni baryton!" Nouvel éclat de rire, avant une docte sentence: "On doit s’écouter soi-même, ne pas brûler les étapes. Pour durer, il faut savoir dire non. Mais même lorsque je veux dire oui, je ne le fais qu’avec l‘accord de mon professeur, Mireille Alcantara et de mon agent. Il faut l’unanimité!".

Rossini? "C’est l’homme avec qui je vais finir ma vie"

C’est avec cette personnalité solaire que le public liégeois savourera l’opéra de fin d’année, à l’ORW, où Karine Deshayes interprète le rôle-titre de "La Cenerentola", opéra-bouffe de Rossini, son compositeur fétiche. "C’est l’homme avec qui je vais finir ma vie" - rit-elle encore. "Rossini était un bon vivant qui connaissait toutes les bonnes tables de Paris", glisse-t-elle, complice en gastronomie, avant de rappeler plus sérieusement que ce compositeur lui a toujours porté chance. "Au départ, j’interprétais ses opéras bouffes par rapport à ma vocalité. Mais comme elle se développe désormais vers l’aigu, je me dirige aussi vers les opéras séria, et notamment ceux qu’il a écrit pour sa femme, la Colbran. Passionnant de se glisser dans de telles traces…"

Gare cependant à l’image superficielle d’un Rossini, plus profond qu’on ne le pense. "La joie de vivre de ses opéras bouffes est parfaite pour mon tempérament, mais ses vocalises en feux d’artifices ne sont pas gratuites. Il faut aussi pouvoir les habiter, comme dans l’air final de la Cenerentola. De plus, il y a aussi un Rossini qui nous touche plus profondément, lorsque la Cenerentola nous dit qu’il faut pardonner, croire en l’avenir, comme le clame le sous-titre de l’opéra, ‘Le triomphe de la bonté’. Si on est bon, si on donne, on reçoit beaucoup. Quelle leçon de vie!"

La Cenerentola – Rossini; Direction musicale: Sperenza Scapucci; mise en scène: Roussat et Lubek. A l’Opéra royal de Wallonie, à Liège, jusqu’au 31 décembre. www.orw.be

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