"On nous envie dans le monde entier"

©Frédéric Pauwels / HUMA

S’il figurait parmi les candidats au remplacement de Stéphane Lissner à l’Opéra de Paris, Peter de Caluwé rempile finalement pour six ans à Bruxelles. Une "opportunité unique", dit-il, de continuer à oeuvrer à cette "chimie", initiée il y a douze ans de cela déjà. D’autant que la navire est aujourd’hui à flot, malgré les remous qu’il lui a fallu affronter au fil du temps.

Macron a dit non fin juillet. Peter de Caluwe ne remplacera pas Stéphane Lissner à la tête de l'Opéra de Paris. Et ce, même s’il faisait partie des deux derniers candidats en lice. L’honneur et la tâche reviennent à Alexander Neef, ex-directeur de la Canadian Opera Company. Et c’est tant mieux, se réjouit Philippe Delusinne, président du conseil d’administration de La Monnaie. "On voulait qu’il reste chez nous. On est ravi, même si cela aurait pu être un beau challenge pour lui que de diriger cette maison qui fait environ quatre fois celle de Bruxelles, forte de 200 représentations par an et de plus de 1.800 personnes".

LIRE AUSSI

"Les confessions d'un idéaliste"

Notre compte rendu d'un livre d'entretiens à paraître le 10 septembre où le directeur de La Monnaie livre ses convictions et répond à ses détracteurs.

 

 

Rencontré aux côtés du patron d’RTL, l’intéressé revient pour la première fois sur l’épisode. "Cela a traîné. La décision devait tomber en novembre dernier déjà, confie-t-il, mais, suite à des pressions exercées sur le président de la République afin qu’il objective la nomination en cours, elle a été retardée. Tout ce que je peux dire, c’est qu’en fin de parcours, alors que tous les indicateurs étaient au vert quant à ma candidature, il y a eu un changement de dernière minute. Mais bon, ça fait partie des aléas de ce genre de décision".

Une page désormais refermée pour l’homme fort de la Monnaie, entend-on. Qui rempile à la maison jusqu’en 2025. Après douze ans déjà de bons et loyaux services. "J’en suis très fier". Et pour cause, La Monnaie nouvelle version, c’est lui. C’est "une chimie qui fonctionne", comme il le dit. Et ce, malgré les remous qu’il aura fallu affronter: crise institutionnelle de 2005 (en vue de la scission – avortée – de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde), crise économique et financière de 2008, réduction de l’enveloppe budgétaire accordée au Théâtre ou, encore, crise politique majeure de 2010 – avec ses fameux "541 jours" nécessaire à la formation d’un gouvernement. "Cette chance de repartir pour un nouveau mandat est unique", évoque-t-il tout sourire.

"Cette chance de repartir pour un mandat de 6 ans à la tête de la Monnaie, après 12 ans déjà passés ici, est unique."

L’objectif désormais? Continuer à moderniser la maison bruxelloise qu’il dirige, représentant avec Bozar et l’Orchestre National de Belgique (ONB) les trois institutions bicommunautaires du pays. Un statut qui n’a rien d’une sinécure quand on sait, par exemple, que la couleur des murs a longtemps fait débat – d’où la décision de tout peindre en blanc, en attendant, couleur neutre qui peut servir de base pour tout autre couleur – tout comme pour les portes, pour lesquelles certains se demandaient si elles devaient être peintes en bleu, comme à la rénovation en 86, ou bien en vert de Bruxelles, "en vogue en ce moment".

"Être opérateur dans un bâtiment qui ne vous appartient pas, dépendant d'un ministre (en charge des institutions culturelles fédérales, NDLR) qui dépend lui-même d'un autre ministre (chapeautant la Régie des bâtiments, NDLR) en charge des travaux du bâtiment, avec de l'argent qui arrive d’encore un autre ministre (du Budget, NDRL), sur demande du premier, cela n'a rien de simple. Surtout quand les Monuments et Sites s'en mêlent. Vous n’imaginez pas... Ca mériterait un mémoire", lâche le patron de RTL. "Il faut être Belge pour gérer ça", plaisante pour sa part le directeur de La Monnaie. Sans parler du piétonnier "qui si, dans les principes, a tous les mérites, se montre quand même très complexe à mettre en place". Ou des tunnels.

Mais qu’on se rassure, "Peter est un vrai patron d’entreprise. S’il a une vraie fibre artistique, il est capable de gérer l’économie de la maison et aime prendre risques, ce qui est utile quand on veut autre chose que huit à dix ‘Flûtes enchantées’ par an, tacle Philippe Delusinne. C’est là que l’on voit les grands directeurs d’opéra".

Équipe d’environ 500 personnes

Une originalité recherchée qui n’est pas toujours simple quand on travaille à enveloppe fermée et dirige une équipe d’environ 500 personnes (392 fixes, plus une quarantaine d’intérimaires), allant de l’habilleuse au menuisier-charpentier, toutes dotées "d’une grande sensibilité". En effet, "toutes les six semaines, vos équipes sont rejugées sur ce qu’elles font. Avec parfois des applaudissement à la clé, mais, dans d’autre cas, aussi une possible tiédeur de la part des spectateurs. Sans parler de la critique qui peut parfois être très dure. Tout cela n’est pas simple à gérer".

De quoi rendre la route sinueuse. Mais qu’à cela ne tienne, la mission prime. "Pour Peter, l’opéra, en plus de réunir les hommes et de leur donner une identité, s’inscrit dans une vision d’émancipation des gens et des relations humaines, apportant un discours philosophique à la vie dans la cité". Telle est sa conviction. Une patte avec un effet réel, d’après le patron de RTL, car "on nous envie dans le monde entier aujourd’hui". "Oui, c’est clair", abonde timidement Peter de Caluwe. C’est qu’ensemble, le duo est parvenu à conduire le navire en des lieux inconnus, apurant au passage la dette "abyssale" – "on ne parle pas que de deux-trois millions d’euros" – laissée par leurs prédécesseurs.

"On nous envie dans le monde entier aujourd’hui. On a su trouver des chanteurs italiens qui n’étaient pas connus chez eux, mais qui ont pourtant fait carrière à l’international."

La Monnaie est par exemple parvenue à dénicher des perles, avec la "fierté" d’avoir pu voir par exemple récemment son directeur musical, le jeune chef Alain Altinoglu, conduire l’Orchestre National de France à l’occasion du célèbre concert du 14 juillet, qui se tient chaque année au pied de la Tour Eiffel. Résultat, certains veulent s’en inspirer aujourd’hui. "Tenez, je reviens d’Italie où pas mal de gens sont en crise, évoque le patron. Alors qu’on est dans le pays d’origine de l’opéra, avec ses grands compositeurs, on me pose aujourd’hui beaucoup questions sur notre méthode. Notamment sur le fait qu’on est parvenu à trouver des chanteurs italiens qu’ils ne connaissent pas même chez eux, et qui ont par la suite fait une carrière internationale sans chanter dans leur pays d’origine".

Et tout ceci dans un relatif contexte de paix sociale, à la différence de l’Opéra de Paris où le syndicat SUD, "le plus radical", a aujourd’hui pris le pouvoir, "aussi bien à Bastille qu’à Garnier", ce qui "constituera un réel enjeu pour le prochain directeur" dont l’entrée en fonction est prévue en 2021.

En bref, "on est parvenu à construire quelque chose qui tient la route", se félicite de concert le duo lorsqu’il regarde le travail accompli ces dernières années. Mais "c’est clair que cela n’a pas été facile". Le déménagement à Tour & Taxis, pour permettre des travaux d’ampleur (qu’ont été la modernisation des techniques de scène, l’installation de nouveaux monte-décors et ascenseurs scéniques, l’ajustement de la climatisation dans la salle de spectacle ou encore le remplacement des sièges), devait durer de 6 à 8 mois. Au final, il aura fallu deux ans et demi. Avec les défauts de rigueur de cette escapade sous chapiteau – où "quand un avion passait, on entendait pas les chanteurs" – mais aussi et surtout un coût certain : "Le chapiteau, les assurances, le gardiennage 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, c’est un coût de l’ordre 4 millions d’euros par an". Sans compter la perte d’abonnés de quelque 25%, enregistrée dans la foulée, s’expliquant aussi, selon nos interlocuteurs, par une tendance générale de perte de popularité de la formule dans le monde culturel et médiatique.

"La Monnaie s’est toujours réinventée. En construisant sur sa propre identité, à la différence d’autres maisons. On veut continuer à être un phare en Europe."

Mais voilà, "aujourd’hui, on a rattrapé ce recul", annonce fièrement le directeur qui peut mettre en avant un taux d’occupation de 93% sur la saison écoulée, et "encore plus pour les concerts qui étaient là archi-complets". Et ce, "sans avoir l’impression que l’équipe était fatiguée en fin de saison, alors que nous avons mis sur pied cinq nouvelles productions. Un record absolu".

Continuer sur sa lancée

Pour les années à venir, "on va continuer sur cette lancée", évoque, rêveur, Peter de Caluwé. La marche à suivre a déjà été arrêtée. Trois grands leviers seront actionnés. Un, "continuer à faire des productions de grande qualité (ce qui passera par des trilogies, comme avec Mozart à la rentrée, et la mise en avant de deux créations mondiales, nées d’un compositeur établi et d’un inconnu qui en est à son premier opéra, NDLR), dont on parle, qu’on a envie de voir"; deux, "continuer à alimenter la pompe, pas seulement au niveau des recettes et des mécènes, mais bien de l’Etat fédéral qui doit continuer à nous aider" (de 30 millions d’euros par an à l’arrivée de Peter de Caluwé, le budget – lire, les subsides – de le Monnaie n’a été que quasi-maintenu, à 34 millions d’euros, et ce, malgré ses cinq à six nouvelles productions annuelles, contre deux ou trois en 2005); et trois, "expliquer aux gens ce que l’on fait, afin de mettre la musique classique sur la carte, en particulier auprès des jeunes", annonce Philippe Delusinne. Ce qui passera par une approche marquée sur les réseaux sociaux – de même qu’un rajeunissement des équipes –, "afin de vulgariser, dans le bon sens du terme", abonde Peter de Caluwé.

"Alors, est-ce que cela marchera, on verra. Je constate en tout cas qu’alors que 50% des places sont occupées par nos abonnés, le taux d’occupation est bien plus élevé. Ce qui veut quand même dire qu’il y a des choses qui bougent. Pour autant, il faut prouver ce pourquoi on existe. C’est là notre challenge. Et ce, même si on n’a jamais vu un Emmanuel Macron à Bastille ou un Charles Michel à la Monnaie... Mais, bon, la Monnaie s’est toujours réinventée. En construisant sur sa propre identité, à la différence d’autres maisons. On veut continuer à être un phare en Europe".

Ce que le tax shelter rend en partie possible. "On est quand même sur des recettes de 4 millions d’euros par année", évoque le directeur, quand les recettes des coproductions atteignaient 1,2 million d’euros en 2018. Et pour cause, "c’est un système très favorable pour les investisseurs, qui aide énormément les institutions culturelles".

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect