Opéra | Mozart et Da Ponte rattrapés par #MeToo

Trilogia Mozart Da Ponte | Du 22/2 azu 28/3, «Don Giovanni», jusqu’où peut aller le désir aujourd’hui? ©karl forster

Sacré défi pour la Monnaie (Bruxelles), qui enchaîne "Les Noces de Figaro", "Così Fan Tutte" et "Don Giovanni", la magistrale trilogie offerte à Mozart par son librettiste Lorenzo Da Ponte. Mais qui était donc cet abbé cavaleur, endetté chronique, ami de Casanova et fin connaisseur de la comédie humaine?

Agenda
TRILOGIA MOZART DA PONTE
À LA MONNAIE

1. Du 18/2 au 21/3, «Le nozze di Figaro», le comte Almaviva face à la vague #MeToo

2. Du 20/2 au 26/3, «Cosí fan tutte», ou l’école des amants (H/F/X)

3. Du 22/2 azu 28/3, «Don Giovanni», jusqu’où peut aller le désir aujourd’hui?

Direction Musicale: Antonello Manacorda & Ben Glassberg. Orchestre et chœurs de La Monnaie (Bruxelles).

Mise en scène et costumes: Jean-Philippe Clarac & Olivier Deloeuil (Clarac-Deloeuil | Le Lab)

Trilogia Mozart Da Ponte, à La Monnaie, 5, Place de la Monnaie – 1000 Bruxelles (infos pratiques).

Lorenzo Da Ponte serait-il passé à la postérité s’il n’avait offert à Mozart le livret des "Noces de Figaro" (1786), de "Don Giovanni" (1787) et de "Così fan tutte" (1790)? La réponse est non. Ce ne sont pas ses "Mémoires", rédigées aux États-Unis où il passe la fin de sa vie et découvertes par Lamartine à New-York, qui le démentiront. Ce récit (très embelli!) d’une existence qui tient du road movie se révèle certes riche d’enseignements sur la condition de librettiste à laquelle il n’était pas destiné. Mais en dépit d’un parcours insensé, c’est à sa collaboration avec Mozart, et lui seul, que Da Ponte devra sa célébrité posthume.

Né en 1749 dans un ghetto juif de Vénétie, Emanuele Conegliano a 14 ans quand sa mère décède. Son veuf de père, épris d’une catholique, convertit la famille. Au baptême, le jeune homme prend le nom de l’évêque officiant, Lorenzo Da Ponte, qui lui ouvre les portes du séminaire. S’il se serait bien vu médecin, il n’a cependant pas d’autre choix que la prêtrise. Nommé à 24 ans abbé d’une paroisse vénitienne, il n’a pas la vocation chevillée au corps. Le sien ne résiste d’ailleurs pas aux plaisirs vénéneux de la Sérénissime, à ses liaisons interdites – on le dit père de quelques illégitimes –, à ses lupanars et à ses salles de jeux. Il y ajoute plusieurs pamphlets contre les nobles vénitiens. Moralité, si l’on ose dire: une condamnation à l’exil.   

Trilogia Mozart Da Ponte | Teaser La Monnaie

Protection impériale

En 1781, il s’installe à Vienne. L’année suivante, il postule sans trop y croire à la succession du poète officiel de La cour, Métastase, qui vient de mourir. Joseph II y consent, séduit, dit-on, par sa virginité en matière de livrets d’opéra… Voilà donc Da Ponte prié par le plus mélomane des empereurs d’alimenter les compositeurs en vogue de la scène viennoise, dont Salieri et Martin y Soler. Mais si Da Ponte leur propose ses livrets – aucun n’a laissé de trace inaltérable –, c’est sur un autre cheval qu’il mise: Mozart, qu’il a rencontré dans un salon viennois.

"Je ne pouvais me prendre au sérieux, moi, poète ayant vécu jusque-là d’une vie intellectuelle, condamné à peser une once de thé ou de tabac, ou à verser au premier matelot ou charretier venu, un verre de gin pour trois deniers."
Lorenzo Da Ponte
Librettiste de Mozart

Sacrée intuition, car le jeune effronté n’a pas encore vraiment la cote en Autriche. Reste que lorsque Mozart le sollicite pour "Le mariage de Figaro", Da Ponte accepte, bien que la pièce de Beaumarchais soit interdite par l’Empereur. Est-ce le librettiste qui aura finalement décroché le feu vert impérial? Il l’affirme en tout cas. "Les Noces de Figaro" – écrites en six semaines – sont acclamées à Vienne le 1er mai 1876. L’année suivante, le tandem signe "Don Giovanni", créé à Prague, avant de récidiver en 1790 avec "Così fan Tutte", ultime pépite de leur collaboration.  

Trilogia Mozart Da Ponte | Interview du chef Antonello Manacorda

Nouveaux exils

À la mort de Joseph II, Da Ponte tombe en disgrâce. Se réfugie à Dresde. Envisage Paris. Mais en cette année 1792, Marie-Antoinette, sœur de feu Joseph II, a été incarcérée. Alors, cap sur Londres, où il séjournera une dizaine d’années. Librettiste appointé du King’s Theatre – avec le soutien de Haydn? –, Da Ponte y redécouvrira les vertus de la poudre d’escampette face à ses créanciers.

À 56 ans, grillé en Europe, il jette son dévolu sur le Nouveau Monde, où il accoste en 1805. Il passera le dernier tiers de son existence sur la côte Est. Il s’y révèle un ardent ambassadeur de la culture italienne, et monte avec succès la première américaine de "Don Giovanni" avec la toute jeune Malibran. Mais dans les faits, il vivote sans gloire et tient une médiocre épicerie. Non sans pratiquer la dérision des losers: "Je ne pouvais me prendre au sérieux, moi, poète ayant vécu jusque-là d’une vie intellectuelle, condamné à peser une once de thé ou de tabac, ou à verser au premier matelot ou charretier venu, un verre de gin pour trois deniers." Le rideau tombe le 17 août 1838. Il avait 89 ans.

Trilogia Mozart Da Ponte | Les répétitions du Chœur

La vraie vie de Leporello

Dans sa préface aux "Mémoires de Da Ponte", Dominique Fernandez a tenté de répondre à la question qui turlupine plus d’un mélomane. Comment se fait-il que ce librettiste, d’un talent très convenu, ait fait preuve d’un tel génie avec la trilogie mozartienne? Si la matière première des "Noces", signée Beaumarchais, lui a sans doute facilité la tâche, si le thème de "Così" se prêtait volontiers "à la muse ordinaire de l’abbé" selon Fernandez, ce dernier explique la puissance de "Don Giovanni" par le vécu personnel de Da Ponte, abbé cavaleur et plutôt retors. Ne le retrouve-t-on pas dans Leporello, le valet envieux des exploits érotiques de son maître, mais incapable de s’extraire de sa condition de larbin et d’éternel fauché. On ne peut ignorer non plus l’ombre de Casanova, que Da Ponte connaît, et qui aurait influencé le librettiste. La vraie vie au secours de l’inspiration?

Lorenzo Da Ponte, célèbre librettiste de Mozart

Le fait est que, jusque-là, Da Ponte a rodé ses livrets avec Salieri et consorts. Mais ses textes pêchent par de longs récitatifs, de lourdes figures de style, des personnages sans épaisseur. Or le courant passe bien entre Mozart et Da Ponte, unis par une même passion théâtrale autant que par une vision assez triviale de l’existence. Il n’est dès lors pas impossible – osons cette hypothèse – que la personnalité ébouriffante de Mozart ait agit sur Da Ponte comme un catalyseur. Balayant un académisme nourri par sa passion réelle pour les anciens, il peut enfin se lâcher, sculptant en peu de temps trois livrets saillants pour le divin Wolfgang.

"Je ne puis jamais penser sans jubilation que ma seule persévérance et mon énergie furent en grande partie la cause à laquelle l'Europe et le monde durent la révélation des merveilleuses compositions musicales de cet incomparable génie."
Lorenzo Da Ponte
Librettiste de Mozart

Quelle perfection! Rythme soutenu, action incessante y compris hors-scène, dialogues incisifs, épaisseur psychologique des personnages, nuancier subtil de leurs états d’âmes, peinture de mœurs, le tout en symbiose parfaite avec les notes d’un Mozart plus inspiré que jamais. Lequel doit ici, indépendamment de son propre génie, une part évidente de sa réussite à la fécondité de son librettiste. "Je ne puis jamais penser sans jubilation, écrira Da Ponte, que ma seule persévérance et mon énergie furent en grande partie la cause à laquelle l'Europe et le monde durent la révélation des merveilleuses compositions musicales de cet incomparable génie. L'injustice, l'envie de mes rivaux, des journalistes et des biographes de Mozart, ne consentiront jamais à accorder une telle gloire à un Italien comme moi; mais toute la ville de Vienne, tous ceux qui ont connu Mozart et moi (…) me sont témoins de la vérité."

Le propos ne manque pas de suffisance, mais, pour une fois, Da Ponte ne racontait pas d’histoire.  

Les scénographes français Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil ©Julien Roques

Vingt-quatre heures de la vie d'un librettiste

En considérant les trois opéras «Da Ponte/Mozart» comme les volets d’une seule et même peinture, celle des sentiments amoureux, la Monnaie – qui programme ces chefs-d’œuvre en salves très rapprochées – frappe un grand coup. Les scénographes français Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeil, dont le «Mitridate» avait séduit en 2016, ont en effet adopté la très classique unité de temps, de lieu et d’action. Ils s’appuient ainsi sur un scénario réduit à 24 heures, au cœur d’un immeuble où se croisent les protagonistes des trois opéras. La plupart des chanteurs assumeront d’ailleurs deux rôles… On nous assure que cette relecture ne nous empêchera pas d’apprécier chaque pièce comme un épisode indépendant dans une série Netflix!

Il est vrai que Clarac et Deloeil ont choisi de transposer cette trilogie en 2020, histoire de questionner le couple et ses turpitudes tel qu’il affronte le monde actuel, en pleine vague #MeToo. Un projet titanesque, dirigé depuis la fosse par le très mozartien Antonello Manacorda, et porté sur scène par Robert Gleadow (Figaro et Leporello), Riccardo Novaro (Don Alfonso et Antonio), Bjorn Bürger (Le Comte et Don Giovanni), Lenneke Ruiten (Elvira et Fjordiligi), Simona Saturova (La comtesse et Donna Anna)…

À partir du 18/2/20, à La Monnaie, 5, Place de la Monnaie – 1000 Bruxelles (infos pratiques). 

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