Opéra: quand Carlo Rizzi mène le bal

Le chef italien galvanise l'orchestre et les voix, superbes, de cette version très noire d'"Un ballo in maschera" de Verdi, à l'affiche de La Monnaie. ©johan Jacobs

Le chef italien galvanise l’orchestre et les voix, superbes, de cette version très noire d’"Un ballo in maschera" de Verdi, à l’affiche de La Monnaie.

Tout est parfait ou presque dans la nouvelle production de La Monnaie, "Un ballo in maschera", le 25e opéra de Giuseppe Verdi et l’un de ses plus sombres. Tout, oui, mais à une condition. Pour se laisser emporter par les vagues verdiennes, par ce souffle inouï qui est la marque de ses grands opéras – et celui-ci en est un –, il faut d’abord accepter le parti pris du metteur en scène. Le Catalan Alex Ollé et son équipe de La Fura dels Baus ont transposé cette histoire d’amour et de régicide dans un futur proche, s’inspirant ouvertement de la prophétie totalitaire du roman "1984" de George Orwell.

Ceci explique cela: la scénographie fort sèche et le décor glaçant d’Alfons Florès, cathédrale habile de piliers désossés, affichent un modernisme qui exclut toute humanité. Quant à la généralisation des masques, ou plus exactement de "casques" qui transforment les chanteurs en cosmonautes soviétiques, elle renforce encore la volonté de déposséder chaque individu de sa personnalité.

L’objectif assumé est de raviver la modernité du discours anti-absolutiste de Verdi, confronté en 1858 à la censure napolitaine lors de l’écriture de cet opéra où l’on trucide un roi. En effet, déplore le metteur en scène, alors que la chute du Mur aurait dû nous acheminer vers la fin du monde orwellien, notre XXIe siècle, que l’on espérait quitte des totalitarismes, s’invente, avec un zèle désespérant, de nouvelles terreurs. "Nous assistons, martèle Ollé, au retour des fondamentalismes religieux, à la terreur omniprésente et à un nouvel assujettissement de la femme confrontée au pouvoir écrasant de l’homme."

Amour et trahison

Voilà donc Verdi réquisitionné pour une piqûre de rappel anti-fasciste. Entre les deux récits qui nourrissent en parallèle "Un ballo in maschera", entre l’histoire d’amour et le complot politique, Ollé privilégie résolument le second, en développant un univers terne et étouffant. Rien d’étonnant dès lors à ce que, avec un tel parti pris, certains airs entonnés par les choristes de La Monnaie, parfaitement préparés par leur chef (italien) Martino Faggiani, acquièrent valeur d’hymnes révolutionnaires…

En dépit de la cohérence indiscutable de cette approche très politique, l’autre volet de ce bal masqué, celui qui conte l’amour impossible et tragique entre Gustavo et Amélia, perd quelque peu de sa substance dans l’aventure. Un peu dommage sans doute, d’autant que si le livret (d’Antonio Somma) n’est pas le meilleur que Verdi ait eu à sa disposition, il en tire assez de moelle pour peindre, avec ce génie qui est le sien, les flammes de la passion. Tout l’acte 2 n’est rien d’autre qu’une longue complainte amoureuse…

Au-delà de cette interrogation sur le message privilégié ici, il n’en reste pas moins deux heures trente de spectacle d’une bien belle densité, tout au service de la dimension musicale "chiaroscura" (en clair-obscur) d’un opéra aux couleurs tranchées. Pour porter ce grand fleuve romantique, un casting de choix, avec trois découvertes pour le public de La Monnaie. Dans le rôle du très versatile roi Gustav, le ténor italien Stefano Secco, précédé d’une belle réputation, n’a vraiment pas usurpé sa stature de grand interprète verdien. Le baryton roumain George Petean campe un tout aussi convaincant Renato, l’ami qui se fera assassin.

Et que dire d’Amélia, déchirée entre l’amour et la fidélité, sublimée par les aigus trempés de la soprano uruguayenne Maria José Siri? Ajoutons-y la contralto canadienne Marie-Nicole Lemieux en Ulrica diabolique – qui fera, elle, toutes les représentations – et la bondissante soprano Kathleen Kim dans le rôle du page, et voilà un quinté gagnant. Sans préjuger bien sûr des qualités de ceux qui assureront l’alternance, dont Riccardo Massi et Scott Hendriks.

Reste la musique de Verdi, ses grandes envolées et ses brefs croquis de situation, cette musique si aérienne lorsqu’elle parle d’amour, si grave lorsqu’elle se fâche. Le chef italien Carlo Rizzi la sublime, révélant chaque note, chaque accent, chaque silence avec la maîtrise et l’assurance des tout grands maestro, capables d’exiger autant que de galvaniser. Sous sa conduite, l’Orchestre de La Monnaie remplit son contrat avec un brio réjouissant, ce qui ne rend que plus cruel encore, face à un tel potentiel, l’absence d’un chef permanent. Mais cela, c’est une autre histoire…

"Un Ballo in maschera" jusqu’au 27 mai à La Monnaie à Bruxelles, 02 229 12 11, www.lamonnaie.be.

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