Ovnis théâtraux sur les scènes bruxelloises

©Margaux Fontaine

Aux Martyrs et au Théâtre de la Vie, deux objets scéniques à la fois drôles et grinçants font vibrer les gradins de la capitale.

Un pipi dans la culotte sur scène, lors de la fancy-fair de l’école, la séparation de ses parents, une première expérience sexuelle désastreuse, une rupture amoureuse, un licenciement: autant de "petites morts", de grands moments de solitude, de honte, d’effroi, qui ponctuent nos existences du premier jour jusqu’au dernier.

Récoltant une abondante matière première, Virginie Strub livre un éloge sans concessions de la fragilité humaine.

Récoltant cette abondante matière première, lui donnant vie avec une inventivité visuelle à couper le souffle, Virginie Strub livre un éloge sans concessions de la fragilité humaine, disséquant les incidents, les drames, les failles et les cruautés d’une humanité prise dans son ensemble, parfois belle, parfois drôle, souvent tragique. "Notre fragilité et notre vulnérabilité d’humains sont avant tout les moteurs de désirs, d’apprentissages, de tentatives et de mouvements. Une source de vie", déclare celle qui a fondé la Kirsch Compagnie en 2005. "Notre spectacle cherche à briser le tabou de la notion de mort – avec tendresse –, en lui redonnant sa juste place. Car oui, elle est partout, multiple et complexe. Mais elle est aussi une graine, une racine, un fertilisant et un arbre aux fruits généreux", souligne-t-elle.

Inconscient collectif

Théâtre

"137 façons de mourir Face B", au Théâtre de la Vie.

Note: 3/5

Virginie Strub & Kirsch Compagnie.

Ce ne sont pas des individus, des "personnages", qu’incarnent les cinq comédiens qui investissent le plateau du Théâtre de la Vie, mais plutôt des typologies, des archétypes, des exemples de situations qu’on connaît tous. Un vieil homme dont le corps est laissé aux soins d’un infirmier, une jeune mère de famille épuisée, un enfant qui tombe dans le purin sans savoir avec quoi se frotter les mains – autant de brèches dans l’inconscient collectif et l’imaginaire de chacun, comme un documentaire animalier sur la condition humaine. Animal totem de toute l’affaire, le scampi va et vient, saute, vole, virevolte, se laisse dévorer, écrabouiller, change d’échelle au fur et à mesure que le rythme grimpe, follement!

Un chemin vers l’indicible que la metteuse en scène déploie comme une "linguistique du sensible" pour tenter d’atteindre cette part non langagière qui nous habite au niveau physique, émotionnel, instinctif: "Nous étudions les composantes organiques de la communication humaine pour ensuite élaborer notre propre langue poétique, dans laquelle le comment du dire révèle plus que son quoi", explique-t-elle.

Un langage "incomplet", qui stimule une ouverture dans l’imaginaire et la compréhension du spectateur: "Des images, des moments et des langages inachevés qui, dans leurs vides, dévoilent ce que les pleins habituellement masquent. Ainsi, nous sommes invités à remplir ses vides de nos propres vécus, fantasmes et références." Portés par cinq comédiens à l’énergie féroce (Viola Baroncelli, Alessandro de Pascale-Kriloff, Ingrid Heiderscheidt, Christophe Lambert et Viviane Thiébaud – tous d’une grande justesse), les 137 tableaux qui composent la suite non narrative de ce spectacle sont parfois inégaux, mais pensés et chorégraphiés avec une colossale ingéniosité dans les décors et les enchaînements.

un loup pour l’homme 

Tu tires ou tu pointes?

Autre proposition scénique complètement loufoque et décalée, "L’histoire approximative mais néanmoins touchante et non écourtée de Boby Lapointe" est une création collective des Compagnons Pointent, cinq joyeux drilles sortis du conservatoire de Mons qui se sont intéressés à la figure méconnue du chanteur français natif de Pézenas, adepte des contrepèteries et calembours en tous genres. De la table au plateau, et vice versa, Axel Cornil, Valentin Demarcin, Benoît Janssens, Virgile Magniette et Allan Bertin ont élaboré ensemble cette réjouissante pseudo-conférence scientifique autour du chanteur "raté""On s’est tellement plu dans l’univers de Boby Lapointe qu’on a eu envie d’en faire un plus long spectacle. Sur base de la forme courte, on a alors écrit à dix mains", raconte Valentin Demarcin.

Sur scène, trois des cinq comparses accueillent le public le plus sérieusement du monde, pour chanter les louanges de ce "lapointisme" trop peu connu, afin d’assurer la restauration du patrimoine français. S’ensuit un récit biographique bricolé et fantaisiste qui se moque bien de respecter la chronologie exacte des événements pour offrir aux spectateurs une avalanche de trouvailles langagières virtuoses tirées de leurs propres élucubrations mais aussi de Lapointe himself! Le spectacle s’inspire en effet de "Chansonbricole", un ouvrage où le chanteur, ami de Georges Brassens, fait part de ses recettes pour fabriquer une chanson et décortique sa propre poésie afin d’exposer sa démarche. Ça joue, ça chante, ça rigole, ça ricoche, ça s’engueule, ça claque et ça cliquette avec joie, dans un esprit de cabaret ludique, irrévérencieux, truffé de pirouettes, de faux accidents de parcours et de sacrés rebondissements. 

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