Pascal Dusapin "L'art est fait pour embellir. Et emmerder…"

©FRANCE DUBOIS

Il a le verbe lent, pour prendre le temps de cerner chaque mot. Il se nourrit d’innombrables lectures historiques, philosophiques, psychanalytiques.

Il n’a pas toutes les réponses. Mais il les cherche, dans les livres (qu’il dévore), la photographie (qui l’apaise) et la musique, sa "raison de vivre".

À 59 ans, le Français Pascal Dusapin est l’un des compositeurs contemporains les plus joués sur la scène internationale. Maintes fois primé, ancien professeur au Collège de France, académicien en Bavière, son parcours a évité les conservatoires, ce qui ne lui a pas valu que des amis dans la coterie parisiano-contemporaine. Passionné dans sa jeunesse par Varèse et sa "matière sonore", étudiant chez Xenakis de 1974 à 1978, cet autodidacte sort du lot. Tonale ou atonale, sa musique s’accorde mal d’un emprisonnement sémantique, agressive parfois, mélodieuse souvent, protéiforme toujours.

Le public de La Monnaie n’a pas oublié son opéra, "Passion", ni son "O Mensch!", en 2012. Mais avec "Penthesilea", le choc risque d’être brutal.

L’opéra vous relie au monde, dites-vous. Avec "Penthesilea", ce ne sont pas les métaphores qui manquent…
Pascal Dusapin En effet, cette histoire d’amour et de loi touche à nos convictions, à l’impossibilité de sortir de nos propres règles. Il n’y a plus de négociation possible. C’est la Libye, la Syrie, le choc des religions… La plupart des conflits s’articulent autour de la question de l’appartenance. Religion, loi, croyance… "Penthesilea" touche une sorte de psyché collective en convoquant une histoire métaphorique.

Express

La Monnaie accueille la création mondiale du septième opéra de Pascal Dusapin, "Penthesilea".

Une noire métaphore du monde actuel, qui nous renvoie la question de l‘appartenance à un groupe, une loi, une religion.

Les connaisseurs de l’œuvre de Dusapin seront peut-être surpris par la violence de cet opéra, inaccoutumée chez Dusapin.

Vous citez la romancière Christa Wolf, pour qui Penthésilée, "ce n’est pas un beau spectacle. L’ère moderne commence." La modernité, ce serait donc la guerre, le laid?
Il est vrai que Penthésilée embrasse toutes les contradictions de l’homme… Au fond, je me pose la même question que vous. Mais, moi, j’ai passé des années à écrire un opéra sur ce thème. Et j’en suis sorti meurtri, blessé, presque dépressif…

Pourquoi sort-on déprimé d’un acte créatif, a priori libérateur?
Permettez-moi une parabole. Après cet opéra, que j’ai terminé il y a un an, j’ai composé une œuvre qui sera créée à la Philharmonie de Berlin en juin. Elle s’appuie sur le texte d’un théologien qui a imaginé un dialogue entre un maître et un élève. Il y aura un chœur d’enfants. C’est une pièce de paix et de calme que je dédie à mon fils de 5 ans. Cette pièce m’a rééduqué. Je me suis demandé ce qui m’avait pris de faire Penthésilée…

Vous avez la réponse?
Il y avait une vérité à l’aborder. On ne peut pas tricher. Vous êtes totalement nu, obligé de lutter aussi contre votre propre virtuosisme. Avec les années, on connaît les ficelles de la composition. Comme un pianiste qui se fait un Liszt avant le café, pour se dégourdir, mais qui se gardera bien de jouer le 1er Prélude du "Clavecin bien tempéré", où il est impossible de tricher.

©FRANCE DUBOIS

"Ce n’est pas avec les idées que l’on avance", disiez-vous récemment…
Ce qui est un peu provocateur, mais les mots ont tellement perdu de leur sens… En fait, je paraphrasais Mallarmé, pour qui on n’écrivait pas avec des idées mais avec des mots. Souvent, les gens qui ont des idées ne font rien. Or l’idée devient intéressante lorsqu’elle se confond avec la chose qu’elle exprime.

Derrière votre "Penthésilée", il y a cependant une idée…
Non. C’est une partition de 250 pages grand format, écrites à la main, et qui va bientôt être confrontée au réel. À ce moment-là, il y aura un processus actif, une entrée en communication avec les gens qui me feront l’honneur de venir écouter. Ils posent un geste auquel ils ne sont pas obligés. Une partie de ce public a envie d’être interrogée, inquiétée, voire angoissée par cet être vivant qu’est l’opéra. Cette confrontation m’intéresse. Cela, c’est une idée. Un corps biologique qui a grandi, mûri, métastasé en se nourrissant de divers apports lyriques.

Que dites-vous à la partie du public qui hésite à découvrir une œuvre contemporaine?
Je ne peux parler qu’à mon échelle. La curiosité me mène. J’aime ne pas comprendre. Lorsque je suis dans une situation qui me déstabilise, j’essaie de dégager ce qui me cache l’accès immédiat pour aller voir ce qu’il y a derrière. C’est un effort que je vais d’ailleurs faire de plus en plus. J’arrive à l’âge où il faut être très attentif.

À quoi?
Au fait que l’on a acquis des convictions et que l’on sait tout mieux que tout le monde! Il faut aller à la hache dans ses certitudes, les casser, toujours construire une curiosité nouvelle… Au public qui hésite, je dis de considérer qu’une question ouverte est un problème résolu avec soi-même. Si vous possédez l’ouverture nécessaire pour toujours aborder de nouvelles interrogations, vous résolvez tellement de choses immédiatement de votre propre vie que cela en devient un réel privilège.

Votre musique est multiforme. Si vous deviez la définir?
Oh non… Je suis le dépositaire, d’une façon microscopique, d’une tradition qui n’a jamais cessé de se remettre en question. Telle est là la beauté de l’art occidental. Imaginez le parcours inouï qui s’est fait entre Monteverdi et Mahler. Tout cela s’est construit peu à peu, au fil des siècles. La "Saint-Jean" de Jean-Sébastien Bach était tellement novatrice que des gens s’évanouissaient, horrifiés par les audaces harmoniques, la volubilité des voix… Comme avec Stockhausen…

La musique me fascine parce qu’elle ne cesse de franchir des frontières. Lorsque Mahler a fait une tournée en Allemagne avec sa 4e symphonie, il s’est fait insulter comme aucun autre compositeur ne l’avait jamais été, l’injure suprême étant "sale juif". Hallucinant…

Aujourd’hui, sa 4e est la plus enregistrée…
Parce que les barrières sont tombées…

C’est pourquoi vous refusez l’expression de "musique contemporaine"?
Je la déteste. Quand on me demande comment l’appeler, je réponds toujours "la musique". Et je dis aux gens qui hésitent: "Écoutez d’abord". Beaucoup de ceux qui se prêtent au jeu sont agréablement surpris. Ils retissent des connexions nouvelles. C’est à cela que doit servir l’art. Il est là pour embellir et pour emmerder.

Emmerder?
Oui, comme un gosse vous emmerde en vous posant plein de questions auxquelles vous n’avez pas les réponses, vous bouscule dans vos certitudes… Il vous interpelle.

L’art est là pour décloisonner les certitudes, libérer, enrichir, désenclaver, rendre la vie plus douce…

Même avec une histoire terrible comme "Penthesilea"?

Mais oui…

Pascal Dusapin sera l’invité en direct d’Anne Mattheeuws sur Musiq’3, le jeudi 2 avril, à 12h.

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