"Patricia" | Notre commune humanité mise en scène

Consolate Sipérius (g) et Raphaëlle Bruneau (d) ©Emilie Lauwers

Frédéric Dussenne porte sur les planches le drame des migrants en adaptant "Patricia", de Geneviève Damas. Un spectacle sobre et puissant.

C’est dans le plus grand calme que le public a repris possession des lieux après six mois de fermeture de l’Atelier Théâtre Jean Vilar – qui fermera bientôt à nouveau ses portes pour deux ans d’importants travaux. Dans les gradins, l’émotion est palpable malgré les masques: il est enfin possible de revenir au théâtre, et c’est une création attendue qui ouvre la saison, avec l’adaptation par Frédéric Dussenne du dernier roman de Geneviève Damas, Prix Rossel pour "Si tu passes la rivière" en 2011.

"Quand un être a tout perdu, il est possible qu’un autre lui tende la main, non parce qu’il le connaît ou qu’il l’aime, simplement parce que c’est un humain, comme lui." Patricia, 47 ans, se retrouve du jour au lendemain responsable d’une enfant de douze ans rescapée d’un naufrage en Méditerranée alors qu’elle fuyait sa vie en Centrafrique avec sa mère et sa sœur. De la Sicile, elle ramène l’enfant sur le continent, traverse l’Italie et l’installe à Paris pour tenter de lui donner une nouvelle vie.

Il y a, dans ce texte et dans l’adaptation intelligente qui en est faite, à la fois toute la difficulté et toute la beauté de nos relations humaines.

Résonnant avec acuité dans une actualité toujours féroce – celle de la politique migratoire européenne –, le texte de Damas, paru en 2017 chez Gallimard, faisait suite au séjour de l’autrice et metteuse en scène à Lampedusa, partie rendre compte de la réalité des migrants qui y débarquaient. Frédéric Dussenne le porte à la scène en respectant le style et la structure, dans une mise en scène d’une grande sobriété, qui met en avant les corps des deux comédiennes, en révèle la force et la fragilité. Car Patricia, c’est madame tout le monde: elle n’est ni mère, ni assistante sociale, encore moins psychologue – et pourtant elle est celle qui dit oui, qui accepte de voir sa vie petite-bourgeoise chamboulée sans mise en garde ni retour en arrière possible. Celle qui dit "Attache ta ceinture, on y va", celle qui prend en charge la vie d’une enfant dont la mère n’est plus là, celle qui promet que ça ira mieux, un jour, et qu’une autre vie est possible après le bateau, après les cris, après l’horreur.

Un lien sans nom

Il y a, dans ce texte et dans l’adaptation intelligente qui en est faite, à la fois toute la difficulté et toute la beauté de nos relations humaines: cette impossibilité qui est la nôtre, souvent, de nous comprendre, d’en passer par le langage, et ce lien qui pourtant se noue malgré tout – même sans nom, sans fonction précise. Ce lien qui est sans doute le dernier possible, dans une Europe dont les décideurs refusent toute solidarité, toute humanité, à ceux et celles qui sont forcés de prendre la mer pour fuir. Rien ni personne ne pourra faire de Vanessa une page blanche, lui explique le médecin qui la prend en charge à Paris: on ne fait que continuer; il ne faut pas avoir peur d’oublier d’où on vient, ni les morts qui nous accompagnent. Une phrase qui apporte à l’enfant un déclic: celui de pouvoir, enfin, reconnaître l’existence de l’autre – Patricia – pour ce qu’elle est: celle qui l’a sauvée de l’abîme, qui lui a rendu, aussi, son humanité.

Consolate Sipérius et Raphaëlle Bruneau rendent avec une belle connivence le silence, l’embarras et l’amitié muette qui existe entre les deux personnages.

Portant le texte avec une grande émotion, sans effets inutiles, Consolate Sipérius et Raphaëlle Bruneau rendent avec une belle connivence le silence, l’embarras et l’amitié muette qui existe entre Patricia et Vanessa: une texture relationnelle ambigüe mise en valeur par une scénographie à la fois sobre et symbolique, signée Vincent Bresmal.

Théâtre

"Patricia"

♥ ♥ ♥ ♥ 

de Geneviève Damas et Frédéric Dussenne / Cie L’Acteur et L’écrit

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