chronique

Paul Pourveur "Je suis fier d'être le dernier Belge"

Parfait bilingue, le dramaturge Paul Pourveur nous parle de la scène francophone, de son attachement à la Wallonie où il vit dorénavant (il a déménagé de Leuven pour Corroy-le-Grand) et de sa vision de cet étrange huis clos à deux personnages qu’est la comédie belge…

De parents wallons originaires de Pâturages, Paul Pourveur est né à Anvers. Célébré d’abord en Flandre et en Hollande pour ses pièces de théâtre, l’auteur est de plus en plus joué en Belgique francophone, au point de se voir nommer auteur associé au Rideau de Bruxelles, qui propose actuellement, aux Martyrs, "Des mondes meilleurs". Un spectacle écrit en français, contrairement à "Plot your city", écrit en néerlandais et présenté, au même moment, à l’Atelier 210.

L’ambiguïté est l’un de vos thèmes favoris. Est-ce aussi une de vos caractéristiques vu votre double identité flamande et wallonne?
Petit, j’étais déjà assis entre deux chaises: bien que vivant à Anvers, nous parlions français à la maison. Dès que nous sortions, c’est le néerlandais qui dominait, d’autant plus que nos parents nous avaient inscrits dans des écoles néerlandophones.

Il existait encore des écoles francophones à Anvers. Au début de sa scolarité, ma sœur a fréquenté un établissement où les cours se donnaient dans la langue de Voltaire. Mes parents n’ont jamais vraiment appris le néerlandais: mon père travaillait dans une usine où les cadres parlaient français. Avec les années 60 et l’émergence du mouvement flamand, nous sommes devenus les "fransquillons". Par contre, lorsque nous retournions dans la famille en Wallonie, nous étions considérés comme les Flamands du clan (rires)…

"Une autre atmosphère s’installe suivant que j’écrive en français ou en néerlandais."

Évidemment, cette ambiguïté identitaire se traduit dans mes pièces, même si je ne me suis jamais senti vraiment francophone ou néerlandophone. Je suis une sorte de dernier Belge et fier de l’être.

Votre théâtre traduit-il des origines francophones?
J’ai les deux cultures en moi. Mon père était un fervent admirateur de la littérature française et il nous récitait à table, entre la soupe et les patates, des extraits de livres et de poèmes. L’une de ses promenades favorites du dimanche nous menait sur la tombe d’Emile Verhaeren, à Mont Saint Amand, sur les bords de l’Escaut. Grâce à mon paternel, j’ai acquis cette culture littéraire francophone. Par ailleurs, j’ai acquis, hors de l’univers familial, tout ce versant flamand, pour finalement avoir les deux cultures en moi.

Cela se ressent dans votre théâtre?
Oui, il mélange les deux approches: la rigueur et la discipline flamande, mêlées à la sensibilité wallonne.

Avec un théâtre plus austère côté flamand et plus imagé côté francophone?
Non. Du côté néerlandophone, on retrouve cette rigueur et cette discipline, mais elle existe aussi côté francophone, chez un Philippe Sireuil, par exemple. Disons qu’il y a une approche différente des sentiments et de l’émotion. Côté flamand s’esquisse cette distance vis-à-vis de l’émotion, les francophones plongeant peut-être plus facilement dedans.

©Nadiye Baran

Comptez-vous écrire un jour une pièce sur vos origines wallonnes?
Elles sont un peu présentes dans toutes mes pièces. Par exemple, dans "Les Belges", écrite en compagnie de Jean-Marie Piemme. Dans ce texte, nous explorions la disparition de la Belgique, du fait de ses deux tendances contraires.

Paul Willems, dramaturge néerlandophone écrivant en français, est-il un exemple pour vous?
Non, mes influences sont plutôt anglophones. Jeunes, en Flandre, nous lisions et nous écoutions énormément d’auteurs anglais. Tout cela a commencé dans les années 60 avec les radios pirates comme Radio Caroline. Tandis que, du côté francophone, on était plutôt branché sur Salut les Copains! Au cours des années 70, des écrivains de science-fiction comme J.G Ballard ("Crash", "La foire aux atrocités",…) m’ont beaucoup influencé. Mais il y a d’autres dramaturges flamands écrivant en français que Willems: Maeterlinck par exemple! En fait, le théâtre n’a véritablement commencé à m’intéresser que dans les années 80, moment où l’on est venu me chercher pour écrire du théâtre. Car, au départ, je suis scénariste de télévision.

Au niveau télévisuel, les univers flamand et francophone vous apparaissent-ils comme fort dissemblables?
Pour commencer, les Flamands disposent de plus de moyens, qui leur permettent d’investir dans des séries télévisées et des téléfilms… qu’ils produisent en quantité. Tout ce secteur a été très stimulé: toute une tradition est d’ailleurs en train de s’installer. Car, au départ, une volonté politique a appuyé cette production, volonté qui est souvent absente du côté francophone, où l’on met en avant le manque d’argent pour expliquer l’absence de stimulation.

Vos origines wallonnes vous ont-elles freiné dans l’évolution de votre carrière en Flandre et, inversement, votre passé flamand vous a-t-il défavorisé dans votre parcours théâtral en Francophonie?
Je ne crois pas. Par contre, mon côté bipolaire – ce qui explique sans doute mon attrait pour la physique quantique –, a certainement contribué à faire de moi un auteur particulier, notamment au niveau de mon style d’écriture. Mais, de toute façon, comme la plupart des auteurs dans les années 80, je rejetais toutes les structures traditionnelles et conventionnelles. Je me suis tourné plutôt vers la fragmentation, vers des formes plus aptes à décrire le monde actuel. Mon passé est aussi expérimental: j’ai d’abord été intéressé par le cinéma expérimental, plutôt que par les formes traditionnelles. J’ai toujours cherché de nouvelles formes d’expression capables de décrire la complexité du monde actuel.

Écrit-on de la même façon en français et en néerlandais?
D’abord, cela ne me pose personnellement aucun problème d’écrire dans l’une ou l’autre langue. Mais une autre atmosphère s’installe suivant que j’écrive en français ou en néerlandais. Par contre, au niveau de la démarche même, je ne vois pas de différence. C’est juste une question de ton.

De temps à autre, cela se bouscule dans mon esprit: écrivant en flamand, des phrases entières me viennent en français et sont automatiquement traduites. L’inverse se vérifie aussi.

Vous vous installez à votre bureau en vous disant: je vais écrire en français ou je vais rédiger en néerlandais?
Non cela dépend de la commande (rires).

Et de manière instinctive?
Cela dépendra de ce que je souhaite raconter. Par exemple, j’ai élaboré une fausse conférence sur les décolletés, cette fameuse fenêtre sur le désir et l’imaginaire. De façon spontanée, j’ai commencé à l’écrire en français. Peut-être parce que c’est un sujet émotionnel… Je n’ai pas encore vraiment compris le mécanisme qui régit cela.

Peut-être parce qu’il s’agit d’un sujet émotionnel comme vous dites, et que votre langue maternelle est le français?
Pourquoi pas? Ou peut-être, le français est-il la langue qui s’adapte le mieux pour exprimer la beauté féminine. (Rires.)

Le théâtre wallon et flamand vous semblent-ils fort différents?
Oui. Du côté néerlandophone, la position de l’acteur est complètement différente dans son rapport au texte. Ensuite, ce que les metteurs en scène proposent est beaucoup plus déjanté. Le fait est qu’il existe un public pour ce genre de choses.

Côté francophone, les directeurs de théâtre sont souvent plus traditionnels, bien qu’il existe des metteurs en scène comme Michael Delaunoy, Philippe Sireuil, le groupe Toc, ou Transquinquennal, qui vont beaucoup plus loin dans la recherche… Ce que permettent certains directeurs de théâtre.

Du côté flamand, est-ce que l’acteur n’est pas plus au service de la pièce et inversement dans la sphère francophone?
Non. Mais Jean-marie Piemme disait que lorsqu’un acteur français qui va jouer MacBeth arrive sur scène, il se dit: "Je suis Macbeth." Quand un acteur flamand arrive sur scène il se dit: "Je vais essayer de jouer MacBeth." (Rires.) La différence se situe entre le texte et le personnage.

L’humour flamand et francophone sont-ils différents?
Je suppose que l’humour flamand a des tournures plus anglo-saxonnes, tandis que l’humour wallon est plus roman. Mais à mes yeux, la différence est ténue.

Le Wallon est-il plus anarchiste que le flamand?
Il est plus chaotique, plus "olé olé": le Flamand est plus rigoureux. Je le vois très bien quand j’ai des réunions avec des néerlandophones: cela dure une heure et toujours "to the point"... Avec les francophones, par contre, cela prend des heures: on parle de n’importe quoi, sauf du sujet. Du côté flamand, c’est plus factuel. Et en plus, les Wallons sont toujours en retard, au contraire des Flamands. (Il rit.)

Vous qui avez travaillé dans le cinéma et le théâtre, comment jugez-vous ces deux univers côté francophone?
J’adore le cinéma wallon. De très bonnes choses s’y font. Du côté néerlandophone, cela commence à venir, bien que les Flamands restent très attachés à l’aspect commercial. Ceci dit, un film comme "La merditude des choses" a démontré l’inverse… Côté francophone, on explore plus la veine du cinéma d’auteur. Au niveau théâtre, du côté néerlandophone, on sent cette volonté de vouloir sortir des frontières: dans chaque théâtre, une personne s’occupe du pôle international, de vendre les spectacles partout. Il y existe une vraie politique commerciale, au bon sens du terme, afin de dépasser les frontières.

"Plot your city", jusqu’au 26 mars à l’Atelier 210, chée Saint-Pierre 210, à 1040 Bruxelles, 02/732.25.98, www.atelier210.be

"Des mondes meilleurs", jusqu’au 26 mars au Théâtre des Martyrs, place des Martyrs 22, à 1000 Bruxelles, 02/223.32.08, www.theatredesmartyrs.be

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