Performance | Romeo Castellucci sacrifie l'art pour la décoration - Note de 3/5

©Veerle Vercauteren

Après avoir mis en scène la "Flûte enchantée", à la Monnaie, et livré une exposition, à Bozar, Romeo Castellucci achève son triptyque bruxellois à Kanal, qu’il transforme en catacombes pour y sacrifier la pensée occidentale et faire advenir "La vie nouvelle".

"La vita nuova" - Note : 3/5

  • Romeo Castellucci, conception et direction.
  • Claudia Castellucci, texte.
  • Scott Gibbons, musique.

 

L’image est saisissante. Sur l’un des plateaux de Kanal, au premier étage, l’ancien garage Citroën semble récupérer sa fonction première avec, savamment parquées, quelques dizaines de voitures que découpe la lumière blafarde des néons. Mais on comprend vite que les bâches blanches qui les recouvrent sont autant de linceuls et que l’on va bientôt procéder à leur sacrifice sous le fronton de la verrière industrielle. Affectés à ce rituel, cinq "prêtres" surgissent de derrière les véhicules – une main, une crosse, un visage, une stature. Cinq comédiens africains amateurs, recrutés dans les environs pour peu qu’ils fissent au moins deux mètres dix, s’avancent en procession, au rythme sourd d’un beat électronique.

Venant de l’artiste des artistes, on se demande tout de même si Romeo Castellucci ne se moque pas du monde et si la tentation conservatrice de guette pas notre Moïse.

Les voilà bien près du public à présent, maintenu symboliquement derrière une frontière invisible que les prêtres fendent sans vergogne. Montés sur des escarpins blancs, ils toisent l’amas de petits Blancs maintenus debout, dans un inconfort volontaire. Il va se passer quelque chose. On le pressent quand ils se mettent à déranger la parfaite symétrie des véhicules. Vocifération de klaxons! Cris d’agonie!

Une fois que tout s’est tu, le rituel peut commencer. On dévoile l’un des véhicules, une vieille Opel Ascona comme il doit encore s’en affréter vers l’Afrique, à deux pas de Kanal… Et nos prêtres de la soulever et de la faire inexorablement basculer vers le public, tétanisé, ressentant à travers les vibrations du sol le choc de chaque chute, avant que la voiture ne s’immobilise, sur un flanc.

Romeo Castellucci, court extrait de "La vita nuova" lors de sa création à Kanal-Centre Pompidou (Bruxelles, 28/11/2018).

Nos prêtres la font tourner à présent sur elle-même, dévoilant au centre du châssis un buste classique qui évoque la Grèce antique. La voiture pivote encore, est c’est un crâne qui apparaît… Et ainsi se poursuit la liturgie, scandée par l’homélie rédigée par Claudia Castellucci, la sœur du metteur en scène. Des bribes de sens pour cette mise à mort en règle de l’humanisme de La Renaissance et de ses avatars – la révolution industrielle, la colonisation, l’individualisme et l’art – qui ne témoigneraient que de l’éternel ressassement d’une conscience trop consciente d’elle-même et qui se meurt à force d’ignorer la mort.

©Veerle Vercauteren

La liberté? Un leurre. L’art? Le summum du conformisme: l’éternelle reproduction du même, aussi vain que cette voiture maintenant sur le toit et dont les roues tournent à vide. "Ici, il n’y a pas de liberté", assène le stentor qui égrène à présent les Lois de "La vie nouvelle" et annonce la domination du corps sur l’esprit, de l’artisan sur l’artiste, de la décoration sur l’art.

Venant de l’artiste des artistes, on se demande tout de même si Romeo Castellucci ne se moque pas du monde et si la tentation conservatrice ne guette pas notre Moïse… Reste une performance qui tire parfaitement parti du lieu, dérangeante, foisonnante et qui ne manquera pas de susciter l’exégèse. Quoi de plus normal pour une nouvelle religion.

• Romeo Castellucci est aussi à Bozar jusqu'au 13/1/19 avec "History of oil painting" en marge de l'expo "Théodore Van Loon".

Romeo Castellucci: "À Kanal, l'odeur de la machine devient une puissante métaphore de notre époque"

Interrogé mardi, à la veille de sa création, l'artiste livrait quelques clés pour l'aborder: "Mon travail à Bruxelles n'est pas social, mais il engage une partie de la ville. C'est une façon d'éclairer des endroits à travers la puissance de la mythologie qui y règne. Mais il fallait le faire avec des corps qui appartiennent à la ville: il y a un rapport tremblant entre la fonction et la réalité qui doit mettre en vibration l'une et l'autre. À Kanal, l'odeur de la machine devient une puissante métaphore de notre époque, et son emplacement, à côté d'un canal et de Molenbeek, crée d'emblée une dramaturgie extraordinaire.

Mais il n'y a jamais d'illustration dans mon travail: ce sont des éléments de la réalité qui doivent être transfigurés par le spectateur lui-même. Et ce n'est jamais simple car c'est toujours en rapport avec un objet problématique. Inspiré de 'L'esprit d'utopie' du philosophe Ernest Bloch, 'La vita nuova' est un projet qui doit améliorer la pauvre vie quotidienne. Il y a dans ce texte une coupure anthropologique entre l'artisanat et l'art. J'ai toujours détesté l'ornement, mais j'ai découvert la puissance de l'objet décoratif pour améliorer la vie, ici et maintenant. C'est comme le kitsch chez Jeff Koons. Il y a un rapport spirituel à la vie et à la mort". (Propos recueillis à Kanal par X.F.)

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