Publicité
Publicité
interview

Pierre Thys, directeur du National: "Faire émerger un imaginaire commun dans un futur en mutation"

©Antonin Weber / Hans Lucas

Rencontre avec Pierre Thys, qui prend les rênes du Théâtre National après huit années au Théâtre de Liège: il nous partage sa vision d’un lieu en mutation, attentif au rayonnement des artistes comme à la rencontre de nouveaux publics.

Choisi ce lundi par le conseil d’administration pour succéder à Fabrice Murgia, Pierre Thys signera la programmation du Théâtre National à partir de la saison 2022-23. Volontariste et passionné, il développe une compilation de vœux qu’il espère pouvoir réaliser dans le cadre budgétaire et le contexte difficile que traverse tout le secteur des arts vivants. Pour un théâtre résolument tourné vers l’avenir, placé sous le signe de l’écologie et de la diversité culturelle.

Pierre Thys, votre projet artistique a été rédigé pendant la pandémie mais possède une belle vitalité: un paradoxe ou une vision d’avenir?

J’ai rédigé ce projet avec un sentiment étrangement profondément vivant, en rêvant une saison "normale", ponctuée de temps forts. Je ne souhaitais pas candidater à un poste pareil sans imaginer une vraie programmation, mais je serai attentif à l’évolution de la crise sanitaire. Mon ambition pour le National est de faire émerger un imaginaire commun dans un futur en mutation qui soit stimulant, désirable, créatif et solidaire – à la fois pour les équipes, les artistes et les publics. Connecter au maximum les dispositifs d’action culturelle avec les grands programmes de revitalisation urbaine à l’œuvre sur le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale.

"Je souhaite être le moins dogmatique possible pour arriver à une identité syncrétique, riche et cohérente de ces métissages."
Pierre Thys
Le nouveau directeur du Théâtre National

Que répondez-vous à ceux qui critiquent la nomination d’un autre homme blanc à la tête du National?

La question de la parité dans les directions des institutions culturelles – et à l’échelle de toute la société – est une urgence prégnante, mais cela ne veut pas dire que ma nomination est illégitime. Les quotas sont une solution et je sais que la ministre y réfléchit. Je pense qu’on est sur la bonne voie: on sent une réelle évolution. En ce qui concerne mes choix artistiques, je souhaite être le moins dogmatique possible pour arriver à une identité syncrétique, riche et cohérente de ces métissages. Il y aura une ligne artistique que je voudrais la plus représentative de ce qui se fait de mieux aujourd’hui en Fédération Wallonie-Bruxelles. Je ne sais pas si je vais compter le nombre de femmes ou de personnes racisées dans ma programmation, mais j’y serai très attentif et volontariste: à compétences égales, priorité à la diversité culturelle!

Qu’en est-il d’éventuels financements européens?

Nous avons la plus grosse enveloppe en Fédération Wallonie-Bruxelles: 7 millions d’euros. Les subventions publiques sont essentielles et on va se battre pour qu’elles persistent mais, aujourd’hui, une maison comme celle-ci ne peut pas faire fi du rapport à l’Europe en termes d’oxygénation de budgets. Les démarches pour obtenir de tels financements sont laborieuses mais cela offre un rayonnement optimal à l’institution comme aux artistes. C’est un repositionnement essentiel, et j’ai l’ambition de réinvestir le National dans cette conquête européenne. Je vais d’ailleurs travailler en binôme et dans une volonté de coconstruction, avec Nicolas Dubois, le directeur général délégué, qui s’occupe des finances et des ressources humaines.

"Il doit y avoir porosité entre le secteur de l'entreprise et celui de la culture qu’a priori tout oppose!"

Vous parlez aussi de créer un club d’entreprises?

L’économie et le secteur de l’entreprise contribuent, au même titre que la culture, à la constitution du corps social qui nous anime: il doit y avoir porosité entre deux secteurs qu’a priori tout oppose! Au sortir de la crise sanitaire, nous sommes tous animés par les mêmes grandes questions profondément humaines d’écologie et de bonne gouvernance. On est sur des terrains qui s’entrecroisent, et j’espère parvenir à fédérer ce club avec un regard écologique et éthique dans le choix des entreprises qui viendraient soutenir notre théâtre sur le plan financier, mais aussi dans le développement des publics. Je ne dis pas que j’y arriverai mais je m’y efforcerai, comme je l’ai fait à Liège et à Marseille.

"Le secteur culturel donne beaucoup de leçons mais, en matière d’écologie, on n’est nulle part."

Qu’en est-il du volet technologique que vous avez développé avec Impact, au Théâtre de Liège?

Il est hors de question de faire la même chose qu’à Liège: ce sont deux maisons d’envergure différente! Mais les nouvelles technologies sont aujourd’hui incontournables et, même si cela n’entre pas directement dans mes axes de programmation, je suis favorable à plus d’hybridation entre le réel et le virtuel: la crise sanitaire nous a apporté l’expérience du tuilage entre les deux.

Un autre chantier important que vous souhaitez entreprendre concerne l’écologie? 

Oui, développer une institution plus durable, avec une maîtrise de notre impact et de notre consommation, mais sans transiger sur la qualité du travail. Le secteur culturel donne beaucoup de leçons mais, en matière d’écologie, on n’est nulle part: il faut une vraie concertation collective, portée par notre ministre écolo! Si nous sommes les seuls à nous équiper en LED, ça n’a pas de sens. Le rapport aux voyages et à la prospection est également à revoir: je souhaite continuer à accéder à des territoires de création non européens pour œuvrer à la question plus globale de la diversité culturelle. Mais il faut maîtriser cette question en voyageant différemment et en partageant l’accueil de compagnies étrangères avec nos partenaires wallons et frontaliers, pour optimiser les coûts énergétiques. Tout cela est à étudier en équipe pour garantir une vraie maîtrise de notre impact.

Votre projet énumère également d’ambitieux partenariats…

Le National doit travailler en étroite collaboration avec le réseau des centres scéniques wallons et les centres culturels, comme l’a fait Fabrice Murgia. Je voudrais aussi opter pour des partenariats plus transversaux avec Kanal ou le BPS22. La présence de la danse dans nos salles sera étayée en collaboration avec Charleroi-Danse, le KVS ou le Kaai, pour pallier la carence qu’il y a dans la programmation bruxelloise des grands ballets contemporains, qui cartonnent dans toutes les capitales européennes – œuvres totales, transgénérationnelles et tous publics. J’aimerais aussi renforcer nos liens avec la jeune génération de directeurs qui émerge en Flandre, comme au Singel ou au Beursschouwburg, avec qui il y a davantage de points communs que par le passé.

"Parler de médiation inclusive peut être perçu comme néocolonialiste: je préfère parler d’exclusion de soi pour s’ouvrir à l’autre."

Tous les ans, au printemps, vous lancez le projet "À la scène comme à la ville"?

C’est le fruit d’une réflexion profonde sur les pratiques participatives d’envergure, conviant de grandes figures artistiques contemporaines qui travaillent avec des amateurs. Un travail de longue haleine qui nécessite d’être porté par les équipes du théâtre et pour lequel je serai très exigeant sur le rendu qualitatif. Parler de médiation inclusive peut être perçu comme néocolonialiste: je préfère parler d’exclusion de soi pour s’ouvrir à l’autre, et essayer notamment de briser la frontière symbolique du canal en développant la porosité des publics grâce aux opérateurs de terrain, comme l’a déjà amorcé Fabrice Murgia. Concrètement, cela veut dire se rendre dans les écoles et d’autres quartiers, décentraliser nos manières d’approcher les communautés, lancer un plan de médiation connectée avec les réseaux socioculturels du territoire bruxellois, ainsi que repenser notre rapport immédiat à l’espace urbain pour connecter davantage notre magnifique façade avec la rue! Certains ateliers de La Cambre pourraient nous aider en ce sens…

Le festival XS, quant à lui, disparaît?

Oui, mais on aura toujours le National dans tous ses états avec l’apparition des "Scènes Nouvelles" et des "Mots à Défendre" (MAD), qui sont deux propositions transversales et hybrides, axées sur la création émergente, pour permettre aux spectacles privés plus de visibilité et de retrouver un accès public et professionnel. Ce ne seront pas de nouvelles créations mais des spectacles créés la saison d’avant et présélectionnés comme étant le meilleur de la création émergente transdisciplinaire. Pour ce faire, je compte rayonner sur les scènes wallonnes et bruxelloises en m’entourant de collègues, journalistes, experts…

L’ancien Théâtre Variétés sous le signe des libertés

Directeur sortant du Théâtre National, Fabrice Murgia lève le voile sur le projet qui l’occupera, lui et la compagnie Artara, ces prochaines années : sollicités par Bruxelles Laïque et le Festival des Libertés, ils vont s’atteler collectivement à la mise en place d’un laboratoire d’expressions citoyennes et culturelles dénommé "Variétés", dans l’ancienne salle du théâtre du même nom. Un lieu ouvert, une agora ludique, dont le chantier a été confié au regroupement momentané des bureaux d’architecture OUEST architecture et Flores i Prats (Barcelone) pour la création d’une grande salle de 500 places assises, d’une petite salle de 200 places et d’un Forum conçu comme une grande place publique. "Par la culture et les arts, nous forcerons les publics et décideurs à se positionner face aux conditions d’exercice des droits et libertés dans nos sociétés contemporaines", déclare Fabrice Murgia. Un laboratoire d’utilité publique situé au carrefour des préoccupations sociales et des nécessités d’innovations en matière d’engagement citoyen.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés