"Playback" au National: ultra modernes solitudes

Aujourd’hui, elle (Delphine Bibet), a rencontré l’homme de sa vie (Alexandre Trocki)… ©Plissart

Au Théâtre National, quatre acteurs croisent la chansonnette française aux écrits de Roland Barthes: un baume contre les bleus au cœur, entre tristesse et tendresse.

Pourquoi les chansons sentimentales françaises, même vieillottes et particulièrement cucul-la-praline, font-elles encore mouche à tous les coups? Parce que leurs petits scénarios cruels, d’une banalité confondante, d’une sincérité désarmante, parlent à chaque amoureux depuis l’enfance. Parfois, il n’est nul besoin de mélodie. "Tu sais, je n’ai jamais été aussi heureux que ce matin-là…": une phrase, une seule, même sans musique. Et tout l’auditoire devine que ce bon vieux Joe, paix à son âme, évoquera bientôt son nostalgique été indien et sa jolie disparue en robe longue, il y a un an, il y a un siècle, il y a une éternité…

Théâtre Musical

"Playback (d’histoires d’amour)"

Note: 4/5

De Delphine Bibet. Avec l’auteure, Thierry Hellin, Catherine Mestoussis et Alexandre Trocki.

Delphine Bibet, actrice de cinéma, de télé et de théâtre belge, possède à coup sûr un cœur d’artichaut, elle qui, pour sa première mise en scène, a bricolé un spectacle d’une heure dix autour des love songs hexagonales des années 60 à nos jours. L’histoire? Il n’y en a pas.

Quatre acteurs, qui incarnent chacun une galerie de personnages (on croise sur scène une femme de chambre, une diva en perruque rousse, un impresario, un machiniste crado…), occupent un espace dépouillé, sorte de dancing de village minable, sentant la faillite.

À tour de rôle, et quelquefois en une douce cacophonie, ils racontent leurs chagrins intimes par bribes d’airs connus, chantés, parlés ou psalmodiés, et entremêlés d’extraits des "Fragments d’un discours amoureux" de Roland Barthes.

Playback hilarant

Surprise: leurs soliloques et dialogues sont tous exprimés en playback. Facile et lassant? Pas un seul instant, car Delphine Bibet, jouant de l’ensemble des codes de la synchronisation labiale, contraint ses comédiens (et elle-même) à des performances inouïes – parfois très drôles, dans ses ratés intentionnels. Souvent travestis (Alexandre Trocki et ses grandes mains d’accoucheur doublant, en fuseau, la Jane Manson dépressive d’"Avant de nous dire adieu"!), dépossédés de leurs propres voix pour exprimer le souffle sensuel d’un artiste de variété ringard, ils sèment le trouble, autant qu’une profonde et mystérieuse tristesse.

Au Théâtre National, jusqu’au 5/4: www.theatrenational.be

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