Plongée théâtrale dans l'enfer des congés

©© Michel Boermans

Que fait-on, finalement, de nos jours de repos? Isabelle Pousseur livre une réponse cinglante, dans une adaptation très réussie de "Last Exit to Brooklyn", au Théâtre de Liège: les congés, pour les femmes, c’est encore le bagne.

THÉÂTRE

"Last Exit to Brooklyn"

Note: 5/5

D’après le roman d’Hubert Selby Jr., adaptation et mise en scène Isabelle Pousseur Sidebar.

Irène a bossé toute la semaine. Et c’est sa première pensée du samedi, à l’aube: il manque du pain. À ses côtés grogne un jean-foutre, qui n’a pas l’intention de s’extraire du lit. Alors elle ravale sa colère, se lève, le maudit et fait ce que toutes les femmes ont à faire, en grandes enjambées rageuses: nourrir, veiller, penser, agir. La violence sue des mots venimeux qu’elle crache tant au feignant qu’à elle-même, et qui n’empoisonnent que le silence…

Place à une autre détresse, celle d’Ada, vieille veuve juive désenfantée, dont l’abominable solitude la pousse à se cogner la tête aux murs: elle gît au sol, en sanglotant, ensanglantée… Viendront encore, sur un plateau très seventies, d’autres couples, d’autres familles, d’autres souffrances, Mary et Vinnie, Nancy et Abraham, Lucy et Louis, qui diront tous, à leur façon, que la vie quotidienne, dans la barre d’immeuble qu’ils habitent, ressemble à l’enfer – en particulier pour ses occupantes.

Dans le dernier chapitre de son roman condamné pour obscénité "Last Exit to Brooklyn" (1964), qui inspire à Isabelle Pousseur une adaptation et une mise en scène époustouflantes, Hubert Selby Jr. s’interrogeait de manière anodine: au fond, que font les gens des HLM de leur samedi de congé? Sa réponse est cruelle et désespérante: entre glande, bouffe et échanges de méchancetés, rien de bon. En découpant 24 heures du week-end en cinq moments clés qui vont d’un lever à un autre, dans cinq appartements différents, Isabelle Pousseur montre la petitesse de voisins machos, obsessifs, alcoolisés, narcissiques ou ladres, en une infinité de séquences ciselées, parfois comiques, souvent glaçantes.

Ces trois heures d’hostilité, dans la promiscuité d’humains déchus, laissent les spectateurs un peu coupables. De quoi? Mystère.

Non, aucune mère épuisée n’aime biberonner la nuit. Ni s’entendre flinguer sa sauce spaghetti. Ni subir de coups de ceinture d’un mari pochtron. Et oui, ces femmes frustrées (y compris sexuellement) sont capables du pire – comme assister en riant à la chute d’un gamin d’une fenêtre.

Changement de rôles d’une fluidité sidérante

Pour mener cette ronde infernale, dix comédiens endossent, outre leurs rôles principaux, ceux d’autres personnages secondaires (extraordinaire Brigitte Dedry, qui passe d’une Ada dépressive à une star funky lascive), y compris de marmots braillards, entièrement crédibles malgré leur taille adulte (Pedro Cabanas, Aline Mahaux, chapeau!). Les changements de fonction et de décors s’exécutent à vue, avec une fluidité sidérante.

L’adaptation textuelle navigue entre narration, discours direct et indirect, en un flux constant de phrases (fréquemment au passé simple) et de tubes disco, dont il faut bien capter le double sens: "Bad Girls, It’s a Man’s World"…

Ces trois heures d’hostilité, dans la promiscuité d’humains déchus, laissent les spectateurs un peu coupables. De quoi? Mystère. D’être si fragiles et si mauvais, peut-être, et malgré la vidéo finale qui tempère l’extrême brutalité d’une scène où un homme bat sa femme: filmée, une petite fille noire s’enfuit de ce huis clos, zigzague à travers rues, comme potentiellement libérée de la prédestination sociale. Run, baby, run…

"Last Exit to Brooklyn/Coda" Jusqu’au 5/10, Théâtre de Liège. Avec Pedro Cabanas, Paul Camus, Brigitte Dedry, Simon Duprez, Edoxi Gnoula, Anatole Koama, Mathilde Lefèvre, Aline Mahaux, Julie Rahir, Pierre Verlancken et Yanaé Minoungou. www.theatredeliege.be

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