Pour un théâtre citoyen

Itsik Elbaz ©SEBASTIEN FERNANDEZ

Engagé dans son art autant que dans l’aide humanitaire, le comédien Itsik Elbaz sera Caligula cet été à Villers-la-Ville. L’idéalisme de Camus, contre l’hypocrisie, trouve en ces ruines un étrange écho…

Entre théâtre et humanitaire, entre fange et sublime, le comédien Itsik Elbaz ne fait pas dans l’entre-deux. Selon lui, tant qu’on n’est pas face aux choses ou aux gens, on ne peut pas les comprendre.

Vous êtes à l’initiative, avec Marie-Aurore D’Awans, de l’association Deux euros cinquante qui apporte une aide alimentaire quotidienne et bénévole à plus de 400 réfugiés. En même temps, vous enseignez ou jouez au théâtre et menez votre vie. Pourriez-vous faire vôtre cette phrase de Camus: "Je ne puis vivre sans mon art mais je n’ai jamais mis cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire, au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne, et qu’il me permet, tel que je suis, de vivre au milieu de tous."

En effet, Deux euros cinquante est né il y a dix mois d’une colère… contre moi-même. À quoi bon protester sur Facebook contre ce mépris, ces inégalités ou contre Trump qui ne lira pas mon post? L’énergie intellectuelle et morale que nous dépensons à ne rien faire, à nous confronter à nos contradictions est extraordinaire! Avec Deux euros cinquante nous agissons, ce qui nous permet ensuite de passer à autre chose. Nous l’avons créé en écho de gens qui voulaient être utiles sans savoir comment. Nous sommes maintenant 14.000 membres bénévoles qui se proposent pour un repas, des courses, un trajet, ou apportent un soutien financier modeste mais régulier. De nombreuses entreprises nous ont contactés mais n’étant qu’une association de fait, sans possibilité de fournir de déduction fiscale, elles se sont toutes retirées. Finance et humanitaire ont beaucoup de mal à communiquer. C’est très dommage.

Le comédien est aussi porte-parole de ceux qu’on n’entend pas. Quels sont les auteurs qui vous ont éveillé?

©Gael Maleux

Je reste convaincu de l’importance de l’art et du théâtre dans la ville, de la résistance, difficile, à certains discours, mais en y mêlant l’amour du verbe. Mais au-delà des auteurs, il y a eu pour moi une interrogation autour de l’élitisme. J’ai une forte attirance pour tout ce qui n’est pas médiocre! Proust ou Claudel me passionnent autant que le métal en musique, ou les films de genre, d’horreur. Tout ce qui me porte émotionnellement entre la fange et le sublime; seul l’entre-deux ne me convient pas. Il y a urgence à se distinguer d’un dénominateur commun de la culture, tout en s’y confrontant pour ne pas s’isoler, lire aussi des auteurs qui ne m’intéressent pas spécialement. En revanche, Claudel est un génie, un styliste, un grammairien, un musicien et c’est par là, par les grands textes que j’ai appris le français.

Camus nous renvoie à cette grandeur, il interroge l’amour, le bien, le mal, la fidélité à sa conscience mais aussi le service à la nation. Caligula, lui, sacrifie, par besoin d’absolu…

J’apprécie l’engagement citoyen de Camus, son courage à s’opposer, seul, au courant de pensée dominant de son époque. Georges Lini, mon ami et le metteur en scène, dit de "Caligula" qu’il s’agit d’un suicide philosophique. Caligula décrète que telle que la majorité d’entre nous vit, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. En tant qu’empereur, il a le pouvoir, aussi provoque-t-il ses concitoyens, il tue, viole, humilie et attend une réaction qui ne vient pas. "Jusqu’où vais-je devoir aller pour que vous réagissiez?" Nous avons assisté à quelque chose d’assez semblable ces dernières semaines, qui m’a incroyablement atteint. Ces enfants mis en cage aux Etats-Unis. Enfant, cage, insupportable juxtaposition du réel. Nous sommes ce peuple de Rome: que devons-nous faire pour que cette politique cesse? Et pire que tout, que mettons-nous en place en nous-mêmes pour ne finalement rien faire?

"La plupart des hommes sont comme moi, dit toujours Caligula, ils sont incapables de vivre dans un univers où la pensée la plus bizarre peut en une seconde entrer dans la réalité où la plupart du temps, elle y entre, comme un couteau dans le cœur." Est-ce dire que nous sommes tous coupables de l’accepter?

Tout le monde est coupable, Caligula le dit sans arrêt: "Faites entrer les coupables, tous condamnés d’avance, les juges, les témoins et l’accusé." Il nous tend un miroir.

Pourtant, il est souvent joué comme un jeune fou ou un tyran.

"Il arrive que je me fasse agresser verbalement par l’un ou l’autre camp, mais j’ai beaucoup de plaisir à complexifier la haine des haineux, à les perturber."
Itsik Elbaz
Comédien

Il n’est ni l’un, ni l’autre. C’est quelqu’un au discours intelligent et clair, d’une richesse rhétorique qui manque tellement aujourd’hui. "Il force à penser." La nuance, essentielle à mes yeux, disparaît dans notre univers actuel, totalement polarisé, avec, d’un côté, les grands bobos naïfs et, de l’autre, les Nazis. Les réseaux sociaux n’aident pas à l’émergence d’une pensée complexe. Tout artiste, a priori, devrait se confronter au monde, y contribuer, en restant en lien avec le présent et je m’y efforce. Pour d’autres, le théâtre n’a à se préoccuper que de lui-même. Je peux le concevoir mais intrinsèquement, je n’y parviens pas. Je ne fais pas de théâtre pour divertir ou amuser, même si cela peut être divertissant et que j’aime aussi être diverti; je suis là pour interroger et, si possible, inquiéter. Je ne crois pas non plus à la notion de personnage mais bien à un citoyen qui, sur scène, prend la parole pour un moment. Le théâtre est l’art de la vérité et non du mensonge. Les artifices qu’il emploie sont là pour donner à entendre ce qui ne serait pas supportable autrement.

Votre talent d’interprète laisse souvent place à l’ambiguïté, à la perversité parfois du bien et la beauté du mal…

Je ne pense pas que les êtres soient parfaitement lisibles, pas plus dans l’existence que sur une scène, mais le théâtre permet de révéler cette richesse humaine, loin d’être toujours glorieuse, en la portant parfois jusqu’au sublime. Dans "Caligula", le jeune Scipion reconnaît le monstre qu’il a en face de lui mais se dit: "Je ne peux pas le tuer parce que je commence à le comprendre." Nous sommes là dans de la philosophie bien sûr, et non dans la psychologie du réel.

Comment le comédien fait-il sien cette vérité, cette monstrueuse humanité? En se passant le texte en travers du corps?

Avant tout, oui. On sépare intellectuellement le corps et le langage trop facilement. Mais la parole est une action physique extrêmement exigeante. La mémoire est étonnante, parfois on peine à étudier le texte à froid et après une heure de répétition en mouvement sur le plateau, il est enregistré. Le corps est un esprit en mouvement. Nous parlions de politique pour commencer, c’est la même chose. Le monde politique n’est pas directement confronté aux camps de réfugiés. Nous, nous sommes allés à Metz, à Calais, nous avons entendu les histoires des gens, nous avons vu et ce fut un choc inouï. Tant qu’on n’est pas face à cette misère – des enfants qui dorment sur des matelas gonflables crevés – on ne peut pas comprendre l’ampleur du drame.

Un Juif qui aide des Arabes, cela peut-il contribuer à faire taire l’antisémitisme sur les réseaux sociaux?

Je suis conscient du débat mais je refuse de m’y intéresser. Je ne pense pas au-delà de l’estomac de mon voisin qui a faim, soudanais, musulman ou autre. Il arrive que je me fasse agresser verbalement par l’un ou l’autre camp, mais j’ai beaucoup de plaisir à complexifier la haine des haineux, à les perturber. Pour le reste, tant qu’il y a un souffle de vie, "je suis encore vivant", dit Caligula…

Théâtre

Caligula

Abbaye de Villers-la-ville

Du 17 juillet au 11 août

Infos et reservations

 

Abbaye de Villers-la-Ville ©RV DOC

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