Rachid Benzine - Penseur diplomate

©Anthony Dehez

L’islamologue français, tenant d’une approche historique et critique du Coran, a foi dans la transmission. Pour ajouter l’émotion à la pensée, il manie aujourd’hui les ressorts du théâtre.

 

Rachid Benzine fait penser à un David Douillet intellectuel. Un grand baraqué au sourire facile, un doux qui ne montre pas ses muscles de champion. OK, Rachid Benzine n’a pas été un sportif à la carrure internationale comme le judoka, mais il en a tout de même mis quelques-uns K.-O., lui qui a été couronné en kickboxing. Un détail de son parcours. Quoique. Un détail assez révélateur de son talent à aller explorer des espaces qui ne sont pas, a priori, dans son rayon d’action: christianisme, kickboxing, théâtre. Se faire sa place, trouver de nouveaux repères, apprendre les codes, oser, Rachid Benzine pratique cette gymnastique depuis, au moins, ses 7 ans. Quand, avec sa maman, ses frères et sœurs, il rejoint son papa en France. À Paris. À Trappes. C’était le 20 mars 1978, il y a 40 ans, et il neigeait. Il lève le nez vers la baie vitrée du café du Manège de Mons quand il se rend compte de ce jalon anniversaire. On est lundi 19 mars, il y a de la neige sur les toits, et sa valise est à côté de lui. Il vient d’arriver pour reprendre les répétitions de sa nouvelle pièce de théâtre "Pour en finir avec la question musulmane".

©BELGAIMAGE

Le théâtre, c’est un terrain qu’il tâte depuis peu. Fin 2016, il montait sa toute première pièce, "Lettre à Nour", tiré de son livre "Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir?", un sensible échange épistolaire entre un père aimant et sa fille aimante mais qui rejoint Daesh. "Ce texte, il est issu des recherches que je faisais sur Daesh et sa littérature. Puis, je m’étais rendu dans les prisons pour rencontrer des personnes qu’on dit radicalisées. Et là, j’ai constaté que certaines étaient brillantes intellectuellement, intégrées socialement, économiquement. À Trappes, j’ai ensuite rencontré beaucoup de parents d’enfants partis en Syrie. Puis, j’ai mis tout ça dans des essais, des articles. Mais après le 13 novembre 2015, il devenait important de sortir de la sphère universitaire. Où mêler pensée et émotion? Au théâtre. Tant qu’il n’y aura pas de principe d’identification, il n’y aura pas de changement. Et le théâtre, au contraire de la pensée universitaire, permet ça." Comme beaucoup d’aventures et de projets dans sa vie d’homme cultivant l’ouverture, c’est d’une rencontre que naît son incursion dans le théâtre. Invité à donner une conférence pour la Convention théâtrale européenne, il sympathise dans le train avec Serge Rangoni, le directeur du Théâtre de Liège. "Rachid me dit alors: ‘J’ai un texte. Est-ce que ça t’intéresse?’ , nous raconte Serge Rangoni. C’est le coup de cœur. Le Théâtre de Liège assure la production de la pièce et on l’insère, au pied levé, dans la saison." Maintenant, Rachid Benzine est officiellement en compagnonnage au Théâtre de Liège et travaille déjà sur sa troisième pièce. "Dans mes activités, je fonctionne par cycles. Je pense que j’en ai encore pour 2-3 ans avec le théâtre", entrevoit le Français.

Pousser la porte de l’église

Il y a un déficit d’histoire chez beaucoup de jeunes et donc des excès de mémoires. Et les frustrations sont alors remplies par des fantasmes.

Un seul horizon ne peut suffire à son esprit brillant, curieux et avide de transmission. Diplômé en économie, il a goûté aussi aux sciences politiques, à l’histoire et à la philosophie – particulièrement marqué par Paul Ricœur. Islamologue, il l’est devenu après avoir été en contact avec le christianisme. Dans sa cité, à Trappes, à 14 ans il est le vice-président de l’association Issue de secours. Le prêtre Jean-Michel Degorce "est l’un des tout premiers à nous avoir fait confiance. C’est grâce à lui que je suis rentré pour la première fois dans une église, pour aller cherche une roue de tombola. Je baissais les yeux, je ne regardais pas la croix", sourit-il aujourd’hui. Quelques années plus loin, en 1993, autre rencontre déterminante, celle avec le prêtre Christian Delorme. Rachid Benzine a alors 22 ans, Christian Delorme, vingt de plus. "Au premier contact, on a eu l’impression de se connaître depuis toujours", résume-t-il. De ces rencontres avec le monde chrétien, avec les évangiles, il prend conscience qu’on peut mettre en perspective les textes sans renier sa foi. "Mon approche historico-critique des textes date de là. D’où, quelques années plus tard, mon envie d’appliquer cette méthode au Coran", explique-t-il. Dès 1998, il publie avec Christian Delorme "Chrétiens et musulmans, nous avons tant de choses à nous dire", chez Albin Michel. Suivra son ouvrage de référence, en 2004, "Les nouveaux penseurs de l’islam", toujours chez le même éditeur où il devient alors codirecteur de la collection "Islam des lumières". Il est aussi l’auteur, notamment, du "Coran expliqué aux jeunes", au Seuil, et tout récemment "Des mille et une façons d’être juif ou musulman", coécrit avec la rabbin Delphine Horvilleur.

 

Ouvrir les fenêtres sur l’histoire

"Pour en finir avec la question musulmane"

De et mis en scène par Rachid Benzine. Du 27 au 31 mars à Mons, à la Maison Folie. www.surmars.be Du 17 au 21 avril au Théâtre de Liège. www.theatredeliege.be

Dans un immeuble (tel un laboratoire de nos sociétés), sept personnages aux identités bien marquées: une sociologue féministe, un concierge juif, un communiste, un militant FN, un islamologue réputé, etc. L’un d’entre eux vient d’être placé en résidence surveillée. Sous l’effet de l’émoi, les langues se délient. Brassant peurs et clichés, Rachid Benzine veut mettre en lumière cette question: comment arbitre-t-on liberté VS sécurité?

Quand on lui demande si son approche du Coran n’entraîne pas quelques inimitiés à son égard, il n’esquive pas. Mais ne provoque pas. "Souvent, cela pose beaucoup de problème aux croyants. Les croyants ont besoin d’absolu. Tandis que l’approche historico-critique permet de relativiser. Les croyances font corps, elles touchent à l’intimité des gens. Ne pas croire ce que vous avez cru pendant des années, ça fait mal au corps. Et ça peut être dangereux pour beaucoup car on touche, là, à l’identité. Il faut donc analyser ce qui relève de l’identitaire. Il n’y a pas d’approche du dieu sans l’histoire, au sens de mythe, qui va avec. Or ça fait place à l’imaginaire. Il faut garder en tête qu’il n’y a pas de continuité historique, il n’y a que rupture et discontinuité. Que dans les siècles précédents, on ne croyait pas comme on croit aujourd’hui. Mais il y a un déficit d’histoire chez beaucoup de jeunes et donc des excès de mémoires. Et les frustrations sont alors remplies par des fantasmes. D’où l’importance de l’histoire des sociétés, des religions, des pensées. Car quand vous effacez la chronologie, vous êtes dans l’idéologie", analyse-t-il.

Pas question pour lui de rompre avec ses racines. A Trappes, il a été le petit gamin marocain qui a sauté deux classes en primaire, à Trappes son quartier l’a fêté quand il a eu son bac, à Trappes il a épaulé ados et jeunes adultes, à Trappes il organisait des boums, à Trappes il a participé au lancement de Djamel Debouzze, à Trappes sa famille et ses amis habitent, à Trappes l’islamologue qui va de conférences en cours, d’interviews en plateaux télé, de maisons d’édition en salles de théâtre, habite toujours. "Si, quand on réussit socialement, on quitte le quartier, alors il n’y aura plus de mixité." Et parce que ses racines ne l’empêchent pas de s’envoler.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content