Rire de l'obscénité du réel

Suggérer plutôt que montrer pour mieux démonter la mécanique de la société du spectacle. ©Leslie Artamonow

Le collectif La Station s’amuse à décortiquer la société du divertissement avec "Parc", sa nouvelle création théâtrale à l’Atelier 210, déjà remarquée au festival Émulation.

Après avoir reçu le Prix du Jury International au Festival Émulation au Théâtre de Liège, en mars dernier, "Parc", troisième création du collectif La Station, formé par les comédiens Eléna Doratiotto, Sarah Hebborn, Cédric Coomans et Daniel Schmitz, tous les quatre issus du Conservatoire de Liège. Le point de départ de cette pièce ressemble à une vieille farce: une dresseuse d’orques se fait dévorer par l’animal en plein milieu d’un show. C’est pourtant d’une histoire vraie qui s’est déroulée au SeaWorld d’Orlando, en 2011, que les quatre comédiens ont puisé leur inspiration pour interroger notre société du divertissement.

"On voulait mettre le public dans une position qui n’est pas celle attendue; les emmener avec nous dans un endroit qu’on ne voit pas", raconte Eléna Doratiotto, du collectif La Station. Cet endroit qu’on ne voit pas, ce sont les coulisses, là d’où on ne voit pas non plus le spectacle en cours. Le public devine néanmoins ses reflets, une ambiance étrange, parfois sordide. Il peut imaginer ce qu’il se passe, grâce à un travail soigné sur la lumière et le son "qui ne font pas seulement partie du décor mais agissent vraiment sur le spectacle."

Le collectif utilise son "obsession pour le hors-champ" pour déjouer le sensationnalisme.

Le collectif utilise son "obsession pour le hors-champ" pour dévoiler la trivialité quotidienne qui se cache derrière le sensationnalisme. Ce passage par le hors-champ contraint le public à l’imagination. De ces bruits, de ces reflets d’eau, de cette ambiance de coulisses, il doit pouvoir s’imaginer un spectacle dont on ne lui donne pratiquement rien. "D’habitude, on nous envoie tout à la figure tout le temps. Ici, finalement, le spectateur est poussé à imaginer, et imagine bien mieux que ce qu’on pourrait lui présenter", commente la comédienne Sarah Hebborn.

La mise en scène et les choix de scénarios permettent de s’interroger sur les sentiments et la vie dans une société dite "du spectacle". Pour le collectif, cette société est celle qui "met en scène le vivant. Dans les parcs aquatiques, on met en scène le sauvage dans un lieu où il ne le sera jamais", reprend Eléna Doratiotto. La pièce joue donc avec les codes du divertissement en prenant soin de ne pas en devenir un. Le but étant de laisser une place aux émotions des spectateurs mais aussi à sa réflexion, sans qu’elle ne soit exclusivement critique. "Parmi les gens qui travaillent dans les parcs aquatiques, on retrouve une partie de nous-mêmes, celle qui a cru aussi à ce monde-là, sans penser à l’animal et à ce que ça signifiait réellement", précise Cédric Coomans, un autre membre du collectif, afin de mettre en exergue toute l’ambiguïté et l’ambivalence du divertissement.

Parc

Rire pour agir

Une autre des références qui porte le spectacle, c’est le philosophe français d’inspiration marxiste Alain Badiou, et plus spécifiquement sa formule "rire de l’obscénité du réel". Bien que "Parc" n’aborde pas un thème joyeux et paraît lourd de sens, c’est une comédie. À nouveau, La Station insiste pour dire que rire de l’obscénité du réel c’est révéler cette obscénité et permettre d’agir, "pas un rire cynique qui permet de ne rien faire", dit le comédien Daniel Schmitz. Le spectateur se confronte à un rire dérangeant qui le met face à l’absurdité d’une situation qui paraissait normale ou même amusante. Il rit par exemple de ces personnages qui s’étonnent "de la conséquence plutôt que de la cause, ce qui en un sens est encore très actuel."

Ce qui ne cessera jamais d’être actuel, c’est sans doute ce rapport au choc, à la mort ou même aux différentes morts, celle d’un monde qui s’écroule (ici celui du parc aquatique), d’une personne, d’un environnement. Que faire quand la façade craque ou qu’un monde meurt? La réponse n’est pas offerte, mais un appel est lancé à l’imagination, à ce qui ne nous est pas déjà donné mais reste à construire.

Du 4 au 15/6: chaussée Saint-Pierre 210, 1040 Bruxelles: www.atelier210.be

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect