interview

Romeo Castellucci: "La Reine de la nuit? La douleur d'une mère"

©AFP

Le plus interpellant des dramaturges ouvre la saison de La Monnaie avec "La Flûte enchantée", dont il nous promet une version "qui va questionner". Castellucci sera également à Bozar, à la Cinematek et au Kanal-Centre Pompidou.

On aura rarement vu un artiste avoir les honneurs en même temps de ces institutions culturelles majeures que sont le Théâtre royal de La Monnaie, Bozar et, depuis peu, Kanal, appelé à devenir le haut lieu de l’art contemporain bruxellois. Mais l’Italien Roméo Castellucci, 58 ans, sourire affable et regard tendre, n’est pas devenu un monstre sacré de l’avant-garde par goût de la provocation. Ce mot, qui implique une certaine gratuité, n’a d’ailleurs guère de sens avec son parcours, fait de questionnements plutôt que de réponses. Si scandale il y a chez Castellucci, c’est au sens premier du terme grec qu’il faut le prendre, celui du caillou qui fait trébucher. Et réfléchir. C’est dans cet état d’esprit que sa "Flûte enchantée", en ouverture de saison à La Monnaie, le 18 septembre, devrait proposer de l’ultime opéra de Mozart une approche radicale.

Vous avez longuement réfléchi avant d’accepter de mettre en scène ce monument…

…parce que c’est un monument! C’est un vrai risque à assumer, ce qui en fait presque un travail sur le doute. Mais si j’ai dit oui, c’est aussi parce que c’est à La Monnaie que cela va se passer. Je ne voulais en tout cas pas refaire la lecture de cette "Zauberflöte" telle qu’on l’a si souvent proposée, avec tous ses clichés et son symbolisme maçonnique. Mais il n’était évidemment pas question de poser un geste iconoclaste.

"Je me suis mis en état d’amnésie par rapport à tout ce qui a déjà été fait. J’ai écouté la musique en continu, pendant des heures, à m’en étourdir, comme perdu au milieu d’une forêt inconnue."

Ni clichés, ni iconoclasme. Concrètement?

Je me suis mis en état d’amnésie par rapport à tout ce qui a déjà été fait. J’ai écouté la musique en continu, pendant des heures, à m’en étourdir, comme perdu au milieu d’une forêt inconnue. C’est ma façon de découvrir "pour la première fois" une œuvre dont je ne retiens dès lors que certains aspects, pas forcément les plus évidents, et en laissant de côté des éléments que d’autres ont pu juger essentiels. Il ne s’agit pas de changer l’objet, mais la manière de le regarder et de l’écouter.

Castellucci 4 FOIS À Bruxelles

1. "Die Zauberflöte"

Une version "non consensuelle", avec un casting alléchant (Devieilhe, Devos, Van Mechelen, Nigl, Henschel…) et un chef brillant (Antonello Manacorda).

La Monnaie, du 18/09 au 3/10.

2. "History of Oil Painting"

Intervention dans l’exposition consacrée à Theodoor van Loon, peintre hollandais du XVIIe siècle influencé par le caravagisme.

Bozar, du 10/10 au 13/01/19.

3. Films – Carte blanche

Extraits de films choisis par Castellucci.

Cinematek le 24/11.

4. "La Vita Nuova"

Performance-installation nourrie par l’histoire de l’ancien garage Citroën devenu musée d’art contemporain.

Kanal-Centre Pompidou du 28/11 au 3/12. Singel (Anvers) du 20 au 23/3/19.

Y compris en invitant sur scène des habitants de Bruxelles?

Ils ne seront pas là comme des éléments décoratifs, mais comme de vrais protagonistes. La structure théâtrale de "La Flûte" est tellement forte qu’elle peut parfaitement s’accommoder de nouveaux apports. Ces gens vont dès lors vivre une expérience personnelle qui sera en rapport avec la mythologie de "La Flûte". J’ai voulu une rencontre entre le réel et la fiction. Car cet opéra, au-delà de la joie qu’il distille, propose un regard très particulier sur la fin de la vie.

Vous avez également voulu une réelle dichotomie entre les deux actes…

Je les ai en effet conçus d’une manière radicalement différente, comme si chacun d’eux s’adressait à chaque hémisphère du cerveau. J’ai choisi pour le premier acte la décoration baroque rococo de l’époque, en lien direct avec les ornements de la musique. Le Palais de Sarastro se fait envahisseur, telle une machine qui mangerait l’espace et les corps. Dans le deuxième acte, en revanche, il n’y a presque rien à voir, comme dans une salle d’attente. Un vide. Car la promesse de Sarastro, qui est celle des lendemains souriants, est vide…

Votre perception de la Reine de la Nuit?

On en fait une hystérique. Moi je crois à sa douleur. À travers son chant, il y a un moment de vérité, qui est celui de la douleur d’une mère. Je ne veux en tout cas pas enfermer "La Flûte" dans une démarche illustrative, ni d’ailleurs y faire passer l’un ou l’autre message. Ma vision interroge. Qui est vraiment la Reine de la Nuit? Pourquoi a-t-on besoin de cette part d’obscurité? Un monde sans ombre – comme celui promis par Sarastro – serait hallucinant, non? On peut mourir d’un excès de pureté…

Pourquoi a-t-on besoin de cette part d’obscurité? Un monde sans ombre comme celui promis par Sarastro serait hallucinant, non? On peut mourir d’un excès de pureté…"

L’opéra du XVIIIe siècle est celui des Lumières. Mais vous refusez d’actualiser le propos, alors que notre époque renoue avec l’obscurantisme religieux…

Cet opéra est en effet une œuvre totalement idéologique. Mais je ne suis ni un politique, ni un prophète, il ne m’appartient pas de donner des réponses. Le théâtre, depuis les Grecs, est politique dans sa structure même. Ce n’est pas une question de contenu, mais de rapport avec les citoyens. À eux de décrypter, répondre, interroger… Être spectateur est un acte politique.

Vous serez également présent cet automne à Bozar et à Kanal…

Le musée est pour moi un lieu spirituel, même si je me méfie de ce mot. Je tremble un peu chaque fois que j’y pénètre car je sais qu’il y aura toujours une œuvre pour me toucher. Si l’époque du Caravage m’interpelle, et sera au cœur de ma démarche à Bozar, c’est parce que la culture baroque est née pendant la grande peste. Elle a autant à voir avec la maladie qu’avec la vie. C’est-à-dire avec toute la fragilité humaine.

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