"'Roméo et Juliette' est un road movie"

Un concert "OPRL +" dans la salle philharmonique: spectacle total... ©Dominique Houcmant

Fabrice Murgia, patron du Théâtre national, et Gergely Madaras, directeur musical de l’OPRL, plongent le ballet de Prokofiev au cœur d’une "expérience sensorielle" mêlant musique, texte et vidéo. Vivifiant.

Sans surprise, le classique? Pas à Liège en tout cas, où l’Orchestre philharmonique a pris l’excellente habitude de bousculer les codes. Les concerts "OPRL+" voulus par le nouveau directeur musical, le jeune chef hongrois Gergely Madaras, en sont une nouvelle démonstration. Le concept est simple – une œuvre musicale est associée à d’autres formes d’expression artistique – et il séduit. Les deux premiers concerts de la série ont fait carton plein avec des œuvres pas forcément évidentes: la 11e de Chostakovich associée à un mapping vidéo et "L’Oiseau de feu" de Stravinsky accompagné d’un film calibré sur la musique. Pour cette troisième édition, Madaras voulait un "OPRL + Théâtre". Il a donc sollicité le directeur du National, Fabrice Murgia, qui n’a pas hésité: "J’ai tout de suite pensé au ballet ‘Roméo et Juliette’ de Prokofiev, inspiré par Shakespeare, confie-t-il. Ce qui me fascine dans cette histoire mythique, c’est qu’il s’agit d’un ‘road movie’ dont s’est nourri notre inconscient collectif."

L’orchestre n’est pas là pour réaliser un décor sonore mais bien pour être partie prenante du spectacle.

Mais comment attaquer ce monument que l’on joue une centaine de fois par an dans le monde et que le cinéma a immortalisé à maintes reprises? "Certainement pas en collants blancs", sourit Murgia, renvoyant à YouTube les adeptes de la version Bolshoï. Pas question non plus de raconter deux fois l’histoire: "La musique du ballet de Prokofiev est déjà très narrative, elle suit de près le texte de Shakespeare. Je désire aller plus loin dans l’expérience sensorielle, en joutant en contrepoint à la musique des commentaires par l’image et la parole."

87 musiciens de l’OPRL seront ainsi associés à quatre acteurs et à quatre danseurs. "L’ambiance sera Actor’s Studio, non pour l’improvisation mais par l’incroyable énergie que vont dégager les protagonistes", promet Murgia, qui a imaginé un Prokofiev "en version théâtre urbain, avec un dispositif scénique léger". L’espace sera en effet phagocyté par l’orchestre, au sein duquel évolueront les acteurs. Ce qui réjouit le chef Madaras: "Le plateau scénique est un espace qui n’est ni sacré, ni figé. L’orchestre n’est pas là pour réaliser un décor sonore, mais bien pour être partie prenante du spectacle." Ce ne sera pas une vaine promesse grâce à la projection vidéo sur grand écran de gros plans sur les visages et les mains des musiciens. "C’est leur sensibilité que je désire souligner, embraie Murgia, surtout dans la troisième partie, aux accents chambristes."

Musique, textes, vidéo et chorégraphie croisés

Mais le multimédia sera aussi sollicité pour un "mashup" cinéma, c’est-à-dire un montage d’extraits des 60 films (!) existant de Romeo et Juliette. On verra ainsi Leonardo di Caprio en Roméo répondre à une Juliette coréenne, suivie d’un contrechamp avec un Roméo italien…! Cette succession de plans tient évidemment compte de la musique. Pour couronner le tout, les passages les plus importants de la pièce de Shakespeare seront interprétés dans plusieurs langues. "Et peut-être même en wallon", glisse, malicieux, Murgia le Liégeois, décidé à rappeler toute l’actualité du propos de Shakespeare: "D’abord, par son volet féministe: c’est bel et bien Juliette qui mène la barque. Ensuite, sur le plan de la diversité, car qu’est-ce qui, au-delà de la violence de leurs familles, peut séparer deux ados amoureux sinon un contexte social et politique en train de changer…".

Cette relecture de Prokofiev en version "OPRL + Théâtre" exigera évidemment un réglage des plus fins. "L’œuvre, qui dure 3 heures, ne sera pas donnée en intégralité car il faut donner du temps aux acteurs, précise Madaras. Le timing sera crucial pour pouvoir croiser la musique, les textes, la chorégraphie, la vidéo… Mais c’est cela, le concept ‘OPRL +’. Tout le monde quitte sa zone de confort, les musiciens mais aussi le public". Qui ne se fait pas prier. Pour répondre à la demande, l’OPRL vient d’ajouter une représentation.

A. Liège les 30 janvier et 1er février, à Lille le 31 janvier. Infos: www.oprl.be


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