Steve Paxton: "La danse n'impose pas de penser"

©Tim Dirven

À 80 ans, le chorégraphe décrit par le New York Times comme le "bouddha de la danse américaine" revient à Bozar pour une exposition et donne conférence et workshops à la Raffinerie.

"Phantom Exhibition"

À Bozar, jusqu’au 31/3.

Rencontre le 28/03 (19:00) et Workshops jusqu’au 29/3 à La Raffinerie/Charleroi Danse (Molenbeek) et au Tictac Art Centre (Anderlecht).

Assis, il paraît petit, une tête d’elfe sur un torse tendu. Dès qu’il se lève, il grandit. Nous formons un cercle autour de lui, nous l’écoutons, et ses paroles sont si chargées de silence, éclairées par un regard d’une telle malice, que nous nous transformons en disciples. Ses yeux cherchent ses mots dans l’air qui l’entoure. Dès qu’il les a prononcés, un sourire illumine son visage.

Au début de "Cent ans de solitude", le colonel Aureliano Buendia se souvenait du jour où son père l’avait emmené faire connaissance avec la glace. Steve Paxton, lui, évoque le jour où son père, pilote acrobate, l’emmena faire connaissance avec la gravité. Bien des années plus tard, dans sa chorégraphie intitulée "Ash", ode à son père défunt, assis sur une chaise, dos au public, sur une voix off expliquant la difficulté de disperser les cendres paternelles depuis un avion, en quelques gestes fugaces, il retraçait la perte et le chagrin.

Steve Paxton - "Phantom Exhibition"


À travers des disciplines comme le taï-chi ou l’aïkido, il a pu alléger le haut de son corps pour lui imprimer un "soulèvement". Il a constaté que cela modifiait ses perceptions et sa place dans l’espace, "sans le démanteler". Il en a senti une "libération". Sa tête et ses mains indiquent des directions successives, comme un oiseau qui sent le vent. Il se place de profil à notre cercle, se penche en avant, tourne la tête vers nous, une main dans le dos. "Je ressens un déplacement de poids et de force, je perçois la différence entre l’avant et l’arrière de mon corps. En avant, mon dos se tend, mon ventre se relâche. En arrière, c’est l’inverse." Il a compris que son esprit limitait ses mouvements, la conscience, trop sérielle, passant trop lentement de sujet en sujet, sans intégrer la complexité du corps: cette conscience ne sait pas "établir le contact". "Contact", le mot essentiel.

Réseau de danseurs

"Je ressens un déplacement de poids et de force, je perçois la différence entre l’avant et l’arrière de mon corps. En avant, mon dos se tend, mon ventre se relâche. En arrière, c’est l’inverse."

En effet, après ses premières chorégraphies, en 1972, il développe la "contact improvisation" (ou danse-contact en français) qu’il définissait ainsi en 1979: "[Les danseurs] méditent sur les lois physiques liées à leurs masses: gravité, impulsion, inertie et friction. Ils accueillent une réalité physique constamment changeante grâce à leur manière de se placer et de diriger leur énergie." La méthode devient un réseau de danseurs sur les cinq continents. Pour preuve, cette semaine, trois groupes de vingt danseurs du monde entier, dont un tiers de Belges, gravitant autour de Paxton, vont prendre part à des ateliers, à La Raffinerie (Molenbeek) et au Tictac art center (Anderlecht).

Il s’expose également à Bozar. En entrant dans la salle de sa "Phantom Exhibition" où se projette la vidéo "Weight of sensation", filmée dans le cadre de son projet "Material for the Spine", qu’il avait présenté ici même dix ans plus tôt, il repère des chaises design noires en forme de S qui lui évoquent des contorsionnistes. Au-dessus de nos têtes, surgies de la pénombre, les images de "Weight of sensation" défilent: son corps vertical se contorsionne lui aussi, en appui sur les plantes de pied, et sa voix expose ses mouvements. Filmé en contre-plongée à travers une vitre, il se réduit à ses pieds, ses mains, son visage. Le reste est plongé dans le noir. Sous ces angles, on perçoit les micromouvements du corps, en fait jamais statique. Face à lui, son squelette en image modélisée épouse et réplique ses mouvements "à nu", sans l’enveloppe charnelle.

Au milieu de la salle, dans la pénombre, allongé sur un matelas, un troisième Paxton (le vrai) observe les mouvements des deux autres: son corps filmé et son squelette modélisé. Il souffle: "Danser a toujours été compliqué. Mais la danse n’impose pas de penser."

3 questions à Steve Paxton

1/ Quand avez-vous dansé pour la première fois?

C’était il y a si longtemps que je ne suis pas sûr de le savoir. Mais je me souviens de la première fois que j’ai dansé en public. J’avais douze ans, et j’ai tenté une pirouette devant la classe. La deuxième fois, c’était sur une chorégraphie de mon professeur, une trentaine de minutes, des mois de travail. Le thème: le conflit dans le couple. J’avais un tel trac ("stagefright", en anglais) que j’étais presque paralysé. Je n’ai plus de "stagefright", car je ne crois plus à la scène ("stage")! (il rit) En 1962, je suis devenu danseur.

2/ Avez-vous étudié l’anatomie?

Je n’ai jamais pris de cours. Dans ma manière de travailler avec le corps, je peux par exemple observer le cou et comprendre comment il est construit. Je crois que chacun, se faisant sa propre idée de son anatomie, s’explique son corps et son être à soi-même. J’ai pu percevoir la danse à partir de mes organes, pas seulement mon cœur et mes poumons, mais aussi ma rate, mes reins, qui sont autant de poids et de contrepoids, et revêtent tout leur sens dans la danse. Je souhaite que les gens songent à leur corps. L’un des moyens d’y parvenir, c’est de les surprendre. C’est la raison d’être de cette sorte de leçon d’anatomie sur la vitre, qui nous a surpris nous-même, car on ne regarde jamais la gravité du dessous.

3/ Que ferez-vous après Bruxelles?

Retourner dans ma ferme, dans le nord-est du Vermont. C’est le retour à la neige. Cette neige qui attirait Soljenitsyne, qui habitait dans le sud, où je crois qu’il retrouvait un peu de la Russie qui lui manquait tant.


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