"Sylvia" ou la mise en abyme de la création artistique

An Pierlé et Fabrice Murgia, attaché à la musique live: "C’est comme avoir un vrai cœur plutôt qu’un pacemaker", résume-t-il. ©Saskia Vanderstichele

Ce mardi soir a lieu la première de "Sylvia", un projet ambitieux et multiforme, mené par neuf actrices dramaturges, An Pierlé et Fabrice Murgia.

On est arrivée là comme un chien dans un jeu de quille: en pleine séance de travail entre An Pierlé, les musiciens et Fabrice Murgia. On a vu leurs regards nimbés de concentration, alors avec notre stylo et notre sourire, on est sortie pour aller attendre dans la pièce d’à côté. La deuxième entrée aura été plus conventionnelle: serrage de mains, installation autour d’une table au 4e étage du Théâtre National et démarrage sans attendre car le temps est compté. "Sylvia" est une pièce attendue. Parce que la musicienne An Pierlé est à la composition et sur scène; parce que c’est la nouvelle pièce du remarquable metteur en scène (et directeur du National) Fabrice Murgia; parce que le pitch attise la curiosité: on y verra évoqué un tournage de film sur la vie de Sylvia Plath, poétesse américaine des années 1950-1960; parce que des techniques de cinéma seront à l’œuvre.

Mais "Sylvia" est aussi une pièce attendue au tournant. Neuf comédiennes observées par un metteur en scène dans une pièce creusant la figure de Sylvia Plath devenue, après son suicide à l’âge de 30 ans, une icône du féminisme anglo-saxon, le cocktail peut vite glisser sur le terrain du "gender". Il faut beaucoup de finesse, d’intelligence et d’attention pour déjouer de ce piège.

L’autofiction mise en lumière

Sylvia Plath, née en 1932 et décédée en 1963, n’est pas très familière en francophonie. Auteure de poèmes, de nouvelles et d’un roman d’autofiction (La Cloche de détresse), elle a aussi tenu un journal durant presque toute sa vie. C’est ce dernier qu’une étudiante (Clara Bonnet, également sur scène) avait apporté à Fabrice Murgia comme matière pour un atelier. Le metteur en scène en a été très marqué, y voyant quelque chose de très générationnel.

La thématique de l’œuvre rencontre aussi son goût pour ce qui tourne autour de la solitude contemporaine. "La mystification de la figure de Sylvia Plath n’est pas ce qui m’a accroché. Ce qui m’a hameçonné, c’est plutôt la question du témoignage, de l’autofiction, de la littérature confessionnelle", précise-t-il. Ce qui a particulièrement intéressé An Pierlé, c’est que "Sylvia Plath ose ne pas plaire, montrer une face laide, agressive, crue."

Une construction collective

L’artiste américaine, dépressive, mariée à un poète reconnu, Ted Hughes, avait mille visages et vivait douloureusement l’écartèlement entre son besoin viscéral d’écrire et cette obsession de coller au modèle américain de son époque, celui de la femme au foyer parfaite.

"C’est un spectacle qui parle du geste de création."
Fabrice Murgia
Metteur en scène

Pour faire affleurer ces différentes facettes, les neuf comédiennes ont été choisies avec précision. Le spectacle raconte à la fois la vie de Sylvia Plath, mais aussi le tournage d’un film sur la poétesse. "C’est un spectacle qui parle du geste de création. On voit des gens qui travaillent, non pas des éléments qu’on déplace sur un échiquier. Les actrices sont des actrices-dramaturges, pas des actrices exécutantes", explique Fabrice Murgia. S’il a enclenché une production, elle a été pensée collectivement. "Ici, je suis plus un monteur qu’un auteur", ajoute-t-il.

Les niveaux de lecture sont nombreux: la vie de Sylvia Plath, la manière dont elle en témoigne, la façon dont son ex-mari a dévoilé, peu à peu, ses écrits et enfin l’œuvre en train de se faire à travers la subjectivité de chacune des comédiennes. Juliette Van Dormael sera aux commandes des caméras. Et An Pierlé sera sur scène avec son quartet. "J’ai l’impression de faire la musique live d’un film. On a travaillé sur base de chansons que j’ai faites, mais en donnant une grande place à l’improvisation pour garder ça vivant", éclaire-t-elle. Une musique pop jazz qui tire son influence des années 50 et de la beat poetry. Dans la veine de la mélancolie lumineuse propre à An Pierlé et propre à faire résonner la profondeur des sentiments déchirés de Sylvia Plath.

"Sylvia", du 25/09 au 12/10 au Théâtre National, à Bruxelles. 02.203.53.03, www.theatrenational.be.

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