Théâtre | Étourdissante "Sylvia"

©Hubert Amiel

Au Théâtre National, le spectacle musical "Sylvia" ouvre magistralement la saison.

"Sylvia"

Note: 5/5

Jusqu’au 12/10 au Théâtre National.
www.theatrenational.be

À Central (La Louvière) le 14/3/19.
À Mars (Mons) le 26/3/19. 

Que c’est grisant de voir une scène belge ambitieuse, avec les moyens et les talents de ses ambitions. Que c’est signifiant de mettre en lumière le geste artistique et la vie de Sylvia Plath, cette éternelle empêchée. Sylvia Plath est une poétesse des années 1950-60. Blessée à vie par le décès de son père quand elle avait huit ans. Écartelée à mort entre son besoin viscéral d’écrire et la tentation de répondre aux dictats sociaux de la bonne épouse, la bonne mère.

Elle connaît plusieurs épisodes dépressifs, tente de se suicider à vingt ans, se marie au poète Ted Hughes dans une relation qui va à la fois la nourrir et la ronger, le quittera en emmenant leurs deux enfants et se suicidera en posant sa tête dans la gazinière, après avoir pris soin de laisser du lait et des biscuits pour ses enfants et de calfeutrer la cuisine. Elle avait 30 ans, avait écrit un roman ("La cloche de détresse"), des nouvelles, des poèmes, un journal intime. Son (ex-)mari Ted Hughes les fera publier peu à peu, en supprimant certains feuillets. Son talent immense et ses questionnements intimes de femme artiste en ont fait, par la suite, une icône du féminisme (anglo-saxon, surtout).

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Notre rencontre avec An Pierlé et Fabrice Murgia, le metteur en scène : " 'Sylvia' ou la mise en abyme de la création artistique".

"Sylvia" s’empare avant tout de l’acte de création, difficile en soi, mais plus encore pour les femmes artistes des années 50-60 (et cela perdure) car elles ne répondaient pas au rôle social attendu d’elles, être une bonne épouse, bonne cuisinière, bien tenir sa maison, être une bonne mère (dévouée, oublieuse d’elle-même). Est-ce compatible avec les aspirations d’une artiste?

Cinéma, théâtre, musique mêlés organiquement

Pour sonder et l’œuvre, et la vie, et ces questionnements-ci, la pièce donne à voir le tournage d’un film sur Sylvia Plath, et le making of de ce film. Il y a donc des décors de cinéma, six caméras, une grue et une directrice de la photographie, Juliette Van Dormael, qui est sur scène et qui filme les scènes pour que l’image cinématographique soit projetée en direct sur l’écran de la scène. Les neuf excellentes actrices incarnent à tour de rôle la poétesse aux milles visages, et on les voit préparer ce film, analyser les écrits de Sylvia Plath, son rapport à son mari etc. Dans ce spectacle-ci, elles ne sont pas des comédiennes exécutantes, mais des comédiennes dramaturges. Habitué de l’écriture de plateau, Fabrice Murgia, le metteur en scène, dit avoir "joué à me laisser voler la mise en scène, par moments". On entend aussi à quelques reprises des enregistrements radio des conversations des comédiennes quand elles travaillaient, de leur côté, à la préparation du spectacle.

"Sylvia" est spectaculaire. Magnifique, organique, poétique, troublant.

À ces mises en abyme, s’ajoutent une multitude d’aires de jeu. Des modules déplaçables sur lesquels sont installés An Pierlé et son quartet. Elle a composé et écrit pour ce spectacle, chante et joue sur la scène, partie intégrante et surtout pulsante: c’est la musique live qui donne le ton et le rythme de l’ensemble. Peut-on parler d’une pièce de théâtre pour "Sylvia"? Il y a tant de disciplines qui se mêlent: musique, poésie, cinéma, reportage radio, théâtre, texte, archives sonores… Sans que l’une ne prenne le pas sur les autres. C’est foisonnant, fascinant, happant, profondément touchant.

Il est difficile de poser les mots justes, entiers, représentatifs pour parler de ce spectacle. Et puis, nous n’avons pas trop envie de les poser. "Sylvia" est à voir, à vivre, à ressentir. Il n’est pas dit que vous ne ressortirez pas avec un peu de mélancolie collée au fond du ventre. Peut-être qu’elle restera au creux de vous quelques jours. Ancrée par les images de ce "poème visuel" (pour reprendre les mots de Fabrice Murgia) et la patte musicale d’An Pierlé qui harmonise si bien sa puissance scénique et ses incartades dans les ombres du spleen.

"Sylvia" est spectaculaire. Magnifique, organique, poétique, troublant. Inoubliable.

Cécile Berthaud

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