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"Transgressez vos frontières", lance Jean-Louis Colinet à la veille du Festival de Liège

Parmi les coups de cœur de Jean-Louis Colinet, il y a "Cine" de la troupe espagnole La Tristura. "Une pièce qui trouve une résurgence actuelle à travers des procès qui rappellent comment, pendant la dictature de Franco, on a vendu plus de 300.000 enfants. Je l’ai vue à Madrid, c’est d’une poésie très forte, très belle, qui évite de tomber dans une évocation factuelle et quelque chose de lourd. C’est passionnant!" À voir en espagnol (surtitré) au Manège, les 5 et 6/2, à 20h15. ©Copy Mario Zamora

Pour ses 60 ans, le Festival de Liège reste rivé sur des créations internationales aux prises avec leur temps. Un temps troublé qui aiguise les points de vue, qui sont aussi ceux de la jeune création belge. Rencontre avec son directeur.

C’est généralement un exercice obligé et la dernière chose que l’on lit dans un programme culturel. Mais les mots de l’éditorial que signe Jean-Louis Colinet, en préambule de la biennale internationale du Festival de Liège, ont une vigueur inhabituelle. "L’impensable d’hier fait désormais partie du possible, et parfois même du probable", écrit-il, invitant le public et les artistes à transgresser leurs propres frontières pour aller à la rencontre de l’autre, des autres. "Tout peut basculer, nous confirme-t-il, de passage à L’Echo. Mais je n’incite pas pour autant les artistes à s’engager. Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas des positions radicales mais leur point de vue sur le monde dans lequel on vit." Les tragiques grecs, rappelle-t-il, parlaient déjà de la cité à travers les mythes, tout comme Shakespeare, Molière ou Marivaux.

Théâtre

Créations de Lituanie, Serbie, Portugal, Espagne, Géorgie, Cameroun, Pays-Bas, Australie, France, Italie et Belgique, du 1er au 23/2: www.festivaldeliege.be

On a bien repéré deux pièces du metteur en scène géorgien Data Tavadze qui effleurent les thèmes antiques de la Guerre de Troie ou du mythe de Prométhée, mais ne croyez pas que Jean-Louis Colinet se cacherait derrière le répertoire. "Les lieux de culture ne doivent pas être des fabriques de chefs-d’œuvre", assène-t-il, tapant sur le clou: "L’art ne doit pas se limiter à être le champ des chefs-d’œuvre." Même s’il concède une pièce de Brecht et une autre de Gorki, sa programmation se focalise avant tout sur la création, qu’il glane un peu partout en Europe. "C’est la marque de fabrique du Festival de Liège. Et c’est l’existence de points de vue différents qui permet à une démocratie de vivre et d’exister."

Prometheus


Dont acte avec des sujets brûlants d’actualité lorsqu’ils empruntent chaque nerf, chaque muscle du performeur camerounais Zora Snake (7, 8/2) lorsqu’il expose son corps à toutes les avanies qu’ont à subir les migrants sur la route. Leurs espoirs aussi. Lorsque la compagnie française Dyptik entreprend elle aussi de danser l’identité, la révolte et la résistance avec "Dans l’engrenage" (12, 13/2). Ou lorsque la jeune metteuse en scène belge Marie Devroux fait coïncider l’angoisse de 10 jeunes comédiens avec celle d’une jeunesse dorée qui voit son monde s’effondrer à la veille de la Grande Guerre, comme le décrit Gorki en 1904 dans "Les Estivants" (20, 21, 22/2).

Dans l'engrenage

Et que dire de la brutalité de "Jami distrikt" (9, 10/2) de Kokan Mladenovic, l’enfant terrible du théâtre serbe, sinon qu’elle exhale le remugle, plus nauséabond que jamais, du nationalisme des Balkans. "En comparaison, ce qui se passe chez nous, c’est le patronage de la paroisse", siffle le programmateur qui a aussi épinglé ce problème d’incarnation des millennials évoqué dans la pièce singulière du collectif belge Greta Koetz, "On est sauvage comme on peut" (2, 3, 21/2). Thomas, malade, y convie ses amis à le… dévorer.

Jami Distrikt

"Quand la vision subjective d’un individu croise la dimension politique du groupe, le théâtre commence à m’intéresser."

"C’est l’identité du festival qui fait son succès, analyse son directeur, qui revendique 20.000 spectateurs par édition. Les gens ne sont pas forcément des spécialistes du théâtre mais ils se disent: ‘Là, il y a un propos qui m’intéresse et qui correspond à ma sensibilité’, même si a priori personne ne connaît les pièces."

Ainsi tient-il particulièrement à la "Factory", la section dédiée aux compagnies et aux artistes émergents qui en est à sa 5e édition. "Dans la partie ‘biennale internationale’, j’invite des artistes qui ont la pleine maîtrise de leur art. À la Factory, ce sont des jeunes qui n’ont pas encore fait leurs preuves. Le public adore car le contrat est clair" (un pass à 12 euros pour 13 moments, NDLR). On y verra six spectacles déjà créés, dont "Propaganda" (22, 23/2), qui vient d’être présenté aux Tanneurs, à Bruxelles, et où Vincent Hennebicq décortique "La fabrique du consentement" d’Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud. D’autres compagnies auront 45 minutes pour présenter une phase de création; d’autres encore, un projet théâtral pour échanger avec le public où des programmateurs à la recherche de nouveaux talents.

"Le théâtre flamand est mieux connu à l’étranger, mais le phénomène de l’émergence est en retard sur ce qui se passe en Communauté française, argumente-t-il en espérant obtenir une aide spécifique de la part de la ministre de la Culture. Le théâtre est le lieu de la finesse. On est face à un autre être humain et non à une image ou un écran d’ordinateur. C’est une émotion qui change chaque soir et qui autorise la prise de risques. Et quand la vision subjective d’un individu croise la dimension politique du groupe, le théâtre commence à m’intéresser."

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