Tristan et Isolde, à la vie, à la mort

Le pari visuel joue la carte d’un esthétisme hors du temps, refroidissant une relation que l’on sait fusionnelle. ©Van Rompay

Sommet lyrique de l’amour fatal, "Tristan und Isolde" exige une mise en scène radicale. La Monnaie a fait le choix d’un esthétisme quasi-minéral. L’œil sort vainqueur. Mais l’envoûtement reste incertain.

Les légendes sont toujours ancrées dans la réalité et celle de Tristan et Yseult, pour toute médiévale et celtique qu’elle soit, pose avec acuité la question, jamais résolue, de la passion amoureuse et de sa lente destruction temporelle. Un tel matériau était taillé sur mesure pour Wagner. En ces années où il se consume pour sa maîtresse Mathilde Wesendonck tout en ayant les idées noircies par l’impitoyable lucidité philosophique de Schopenhauer, son "Tristan und Isolde" (1859) est autant un cri d’amour qu’une fin de non-recevoir existentielle.

Le schéma est connu. Le preux Tristan s’en va quérir en Irlande la belle Isolde pour la ramener à son souverain, le roi Marke, en quête d’une nouvelle épousée. Mais le voyage du retour dérape: un philtre d’amour expédie (mentalement) l’émissaire dans les bras de la promise. L’inexorable cocufiage (au deuxième acte) déplaira évidemment au monarque, ce qui vaudra à Tristan la fin réservée aux félons. Si ce n’est que, ayant appris le coup du philtre, le brave Marke pardonnera. Mais trop tard…

Tristan und Isolde

Choc musical

Si les fans de psychanalyse ont tenté de passer à la loupe freudienne cette histoire où l’on croise le père adulé mais concurrent autant que l’amour nimbé de pulsions de mort, les mélomanes, eux, ont toujours eu en revanche d’excellentes raisons d’adouber "Tristan und Isolde", l’une des plus émouvantes partitions lyriques qui soient.

C’est d’ailleurs à l’orchestre de la Monnaie que l’on réservera le premier satisfecit de cette nouvelle production, emmenée avec l’élégante compétence d’Alain Altinoglu dans ce long poème symphonique, truffé de chromatismes et d’audaces bousculant la tonalité. Entre intuitions suggérées et amères réalités, les cordes sont parfaites, avec un pupitre de violoncelles remarquable, les vents soyeux à souhait, les couleurs ciselées, telles les prémices des déferlantes orageuses du cyclone amoureux.

"Les crescendi frôlant en permanence le coïtus interruptus, avant la délivrance harmonique ou mélodique."
Alain Altinoglu
Chef d’Orchestre

En l’absence de tempo – la durée des opéras de Wagner est très variable selon les interprètes –, Altinoglu se fraie un juste milieu entre volutes embrasées et murmures intimistes, vagues montantes et ressacs apaisants. Ce qui lui permet d’oser une étonnante mais judicieuse comparaison avec, dit-il, "les crescendi frôlant en permanence le coïtus interruptus, avant la délivrance harmonique ou mélodique."

Plein la vue

Sur la scène, le pari visuel joue la carte d’un esthétisme hors du temps. Davantage plasticiens que metteurs en scène, le cinéaste allemand Ralf Pleger et son compatriote, le sculpteur Alexander Polzin, ont ainsi puisé dans un univers quasi minéral avec de grandes stalactites au premier acte, une imposante structure corallienne (?) au deuxième et un ballet assez roide de tubes en plastique au troisième. Soulignés par de beaux jeux de lumière et d’ombres portées, ces choix conceptuels renforcent sans conteste l’intemporalité de l’enjeu, et par là même son universalité. Mais ils ont aussi pour effet, par leur froideur calculée, d’affadir une relation que l’on sait fusionnelle. Le très long duo central, pièce maîtresse de toute l’œuvre, s’en trouve ainsi phagocyté par un décor qui, passé l’élément de surprise et d’admiration, devient par trop envahissant. Si tout cela est donc fort beau, l’émotion reste un peu trop au balcon, d’autant que le duo plongé dans les affres sentimentales affiche un hiératisme glacé, sans réelle effusion. Le livret est moins coincé…

Opéra

"Tristan und Isolde" - Richard Wagner

Note: 4/5. Alain Altinoglu, direction musicale. Ralf Pleger & Alexander Polzin, mise en scène.

On ne peut en tout cas reprocher au casting ni son manque de convictions ni sa compétence vocale dans un répertoire aussi surhumain. Trois Isolde se partagent le rôle – les sopranos Ann Petersen, Ricarda Mebeth et Kelly God – tandis que les ténors Christopher Ventris et Bryan Register assument le Tristan transi. Double distribution aussi pour Brangäne, campée par les mezzos Nora Gubish et Ève-Maud Hubeaux. Quant à Franz-Jozef Selig (basse), il nous offre un roi Marke assénant son ultime pardon avec des graves d’anthologie. Le ton idoine pour rappeler que, même mortifère, c’est la passion qui donne à la vie sa saveur inégalée.

À la Monnaie jusqu’au 19/5: www.lamonnaie.be.


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